Chapitre III

Règles à suivre dans l’usage des oraisons jaculatoires
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La fin des oraisons jaculatoires, c’est l’union de l’âme avec Dieu par un amour toujours plus intensif. Pour parvenir à cette fin, nous devons, dans l’usage de ces petites prières, suivre les douze règles suivantes :

1e RÈGLE. – «Dans le choix et l’emploi fréquent des saintes affections, dit Lancicius, on doit surtout tenir compte de la disposition et de l’inclination de l’âme, et produire celles auxquelles on se sent disposé, incliné et comme porté naturellement1.» La raison en est , suivant le Père Saint-Jure, que : «Les meilleures aspirations sont celles que l’amour et la dévotion inspirent et mettent dans la bouche2.» Il est expédient que celui qui n’a pas d’autre attrait, conforme souvent ses oraisons jaculatoires à la voie, soit purgative, soit illuminative, soit unitive, qu’il suit dans la vie spirituelle3.» Cette triple voie n’est pas autre chose que la fuite du péché, l’acquisition des vertus et l’union avec Dieu.

2e RÈGLE. – Nous devons surtout multiplier les actes de contrition, d’humilité, d’amour de Dieu, d’offrande de nous-mêmes et de nos actions, et de conformité à la volonté divine. – 1. Les actes de contrition doivent être fréquents, parce que, dit saint Jacques : «Nous commettons tous beaucoup de fautes4; notre devoir est donc d’en demander souvent pardon. – 2. Les actes d’humilité nous sont vivement recommandés par saint Jean Chrysostome. «Soupirez amèrement, dit-il, songez à vos péchés, levez les yeux vers le ciel et dites en vous-même : O Dieu, ayez pitié de moi! Et Il ne manquera rien à votre prière. Celui qui prononce ces mots : Ayez pitié de moi! fait une confession véritable et reconnaît ses fautes, car il appartient au pécheur d’implorer miséricorde. Celui qui dit : Ayez pitié de moi! obtient par cela même le pardon de ses péchés, car on ne châtie pas celui dont on a pitié. Celui qui dit : Ayez pitié de moi! a mérité le royaume des cieux, car Dieu ne Se borne pas à mettre celui dont Il a pitié à l’abri du châtiment, Il lui donne de plus la possession des biens à venir5.» Disons donc très souvent : «Mon Dieu, ayez pitié de moi!» ou bien : «Mon Jésus, miséricorde!» - 3. Les actes d’amour de Dieu sont les plus excellents et les plus méritoires de tous et, par conséquent, ils doivent être les plus fréquents, car c’est par la charité que nos âmes s’unissent au souverain Bien. «Qu’un de vos exercices, toute votre vie, dit sainte Térèse, soit de faire beaucoup d’actes d’amour, parce qu’ils enflamment et attendrissent l’âme6.» - 4. Les actes d’offrande de nous-mêmes ont aussi une très grande importance. «La première donation, écrit un savant théologien moderne, et capitale pour la vie dévote. Beaucoup d’âmes n’y entrent jamais à fond, parce qu’elles se contentent, ou veulent se contenter, de faire à Dieu une part dans leur vie et dans leur activité, et refusent, plus ou moins consciemment, de se donner elles-mêmes. Cette donation, une fois faite par un acte parfaitement généreux, doit se renouveler sans cesse, pour nous remettre dans la même disposition généreuse d’être tout à Dieu et de ne Lui rien refuser; elle doit se renouveler particulièrement toutes les fois que l’âme s’est reprise de façon ou d’autre, n’a pas agi en âme donnée. C’est dire que cet acte doit être très fréquent dans la vie spirituelle7.» Aimons donc à dire fréquemment : «Mon Dieu, je me donne tout à Vous!» - 5. Les actes d’offrande des actions sont aussi très importants, parce que, pour être méritoires, il faut, suivant les saints Pères et la plupart des théologiens, qu’elles soient faites non seulement en état de grâce, mais aussi par un motif surnaturel8; or, il n’arrive que trop souvent au chrétien d’agir par un motif naturel. En renouvelant fréquemment l’offrande de nos actions, comme aussi celle de nos souffrances, nous les rendrons sûrement méritoires. Disons donc très souvent, même plusieurs fois de suite, avec Lancicius : Pour Vous, Seigneur! Propter Te, Domine9! – 6. Les actes de conformité à la volonté divine sont exaltés par saint Alphonse de Liguori : «En faisant la volonté de Dieu, dit-il, nous ferons tout. Accoutumons-nous donc à avoir toujours à la bouche cette oraison jaculatoire : Que Votre volonté soit faite! Fiat voluntas Tua! Même dans les moindres accidents, comme si une chandelle s’éteint, si un vase se brise, si nous nous heurtons contre une pierre, répétons toujours : Que la volonté de Dieu soit faite10

3e RÈGLE. – D’ordinaire, il convient de faire vocalement les oraisons jaculatoires. D’après saint Thomas, on prie vocalement, d’abord pour exciter la dévotion intérieure; ensuite pour honorer Dieu non seulement d’esprit, mais aussi de corps; enfin pour permettre à l’âme de s’épancher extérieurement, lorsqu’elle est remplie de saintes affections11. Remarquons que pour gagner les indulgences attachées à des oraisons jaculatoires, il faut, en général, les faire vocalement.

4e RÈGLE. – Les oraisons jaculatoires doivent être ferventes. «Plus une aspiration est véhémente et amoureuse, dit saint François de Sales, meilleure elle est12.» Les prières jaculatoires consistant dans de courtes prières, le fruit que l’on en retirerait ne serait pas considérable, si la ferveur de la volonté ne compensait pas la brièveté des paroles13. Et puis, dit saint Thomas, la quantité du mérite d’un acte dépend de son intensité14.

5e RÈGLE. – « Tous ces élans ou aspirations, dit saint François de Sales, sont d’autant meilleurs qu’ils sont plus courts15.» La raison en est, dirons-nous avec Denys-le-Chartreux, que plus les affections sont ardentes, moins la bouche est capable de les exprimer16. Quand Notre-Seigneur ressuscité apparut à sainte Marie-Madeleine, elle ne put que s’écrier, dans l’excès de sa joie et de son amour : Rabboni! c’est-à-dire : Maître17! Rappelons à nos lecteurs cette belle parole de Lacordaire : «Plus les âmes s’aiment, plus leur langage est court18

6e RÈGLE. – Une même oraison jaculatoire doit être de temps en temps répétée plusieurs fois de suite. Saint François de Sales, rapporte Mgr Camus, disait qu’ «il estimait davantage une oraison jaculatoire, ou une aspiration répétée cent fois, que cent oraisons jaculatoires dites chacune une fois… Et il ajoutait que plus l’abeille s’arrête sur une fleur, plus elle en tire de miel19.» Aussi saint Philippe de Néri conseillait-il de réciter des oraisons jaculatoires en forme de chapelet20.

7e RÈGLE. – En général, on doit plus ou moins souvent diversifier ses oraisons jaculatoires. Très rares sont les âmes qui, comme quelques saints, pourraient tirer profit de la répétition continuelle d’une même aspiration; pour la plupart, cette répétition deviendrait vite monotone, fatigante, fastidieuse. Et puis, dit l’auteur de l’Imitation : «Tous ne peuvent avoir le même exercice : l’un est plus utile à celle-ci; l’autre, à celui-là. On aime aussi à varier ses exercices selon la convenance des temps; les uns sont plus goûtés aux jours de fête; les autres, aux jours ordinaires. Les uns sont nécessaires au temps de la tentation; les autres, au temps de la paix et du repos21

8e RÈGLE. – Nous devons faire servir toute chose à l’exercice des oraisons jaculatoires. «Toutes choses, dit saint François de Sales, invitent ceux qui aiment Dieu à aspirer à Lui, et il n’y a créature qui ne leur annonce la louange de leur bien-aimé… toutes choses les provoquent à de bonnes pensées, desquelles naissent par après force saillies et aspirations vers Dieu22.» Si, par exemple, nous rencontrons une personne, saluons son Ange gardien; quand une action sainte vient à notre connaissance, louons-en le Seigneur; lorsqu’on nous parle d’un pécheur, prions pour sa conversion; si nous entendons proférer un blasphème, disons : «Dieu soit béni23!» À la nouvelle de la mort de quelqu’un, faisons des aspirations indulgenciées pour le repos de son âme; à la table, remercions le Seigneur de nous traiter si bien, malgré nos péchés; en admirant les qualités des animaux, adorons les perfections divines, et profitons des services nombreux qu’ils nous rendent, pour en témoigner à Dieu notre reconnaissance; à la vue des merveilles de la nature, exaltons la grandeur, la sagesse, la puissance et la bonté du Créateur; dans toutes nos contrariétés, disons : Mon Dieu, que Votre volonté soit faite! Enfin, quand nous goûtons quelque plaisir dans l’usage des choses crées, disons merci à notre bon Père céleste.

9e RÈGLE. – Les oraisons jaculatoires doivent être nombreuses et peu espacées, autrement nous n’en retirerions pas le fruit d’une union continuelle avec Dieu. Quant à la fréquence en général de ces élévations de l’âme vers Dieu, chacun, suivant Alvarez de Paz, doit considérer deux choses : la première, ce qu’il peut faire sans s’excéder; la seconde, ce que la grâce lui inspire, car Dieu ne demande pas la même chose à tout le monde; et le moyen de connaître Sa volonté, c’est d’abord d’examiner ce qui est possible; ensuite, d’écouter la conscience lorsqu’elle reproche qu’on n’a pas fait assez; enfin de consulter un directeur expérimenté dans la vie spirituelle24. Observons qu’il faut multiplier davantage les aspirations : a) pendant l’heures qui suit la sainte communion; b) en toutes nos nécessités spirituelles et corporelles; c) dans les circonstances où nous sommes le plus exposés à la dissipation : les récréations, les visites, les voyages, etc.; d) dans les moments de loisir; e) en temps de maladie et aux approches de la mort. – Les religieux ne peuvent mieux employer le temps de passage d’un exercice à un autre qu’à de saintes aspirations.

10e RÈGLE. – Pour se rappeler souvent qu’on doit faire des oraisons jaculatoires, il faut recourir à de pieuses industries. «Ayez dans votre chambre et sur vous-même, dit saint Léonard de Port-Maurice, quelque signe qui vous rappelle la présence de Dieu25.» Saint Alphonse dit aussi : «Il est utile de déterminer certains moments ou certains signes particuliers, pour se rappeler la présence de Dieu, comme lorsqu’on sort de sa cellule ou qu’on y rentre. Il y en a qui ont coutume de placer dans leur chambre un objet destiné à cette fin26

11e RÈGLE. – On ne doit pas multiplier les oraisons jaculatoires au point de s’excéder et se dégoûter de ce saint exercice. «En toute chose, dit saint Alphonse, la discrétion est nécessaire27.» Ce qu’on fait par attrait, avec une certaine facilité et avec profit spirituel, doit être toujours continué, quelles que soient les réclamations de la nature. «Il faut prendre garde, dit Suarez, à ne pas se laisser facilement vaincre par le dégoût de la prière, car souvent il peut avoir pour causes une tentation, la tiédeur ou quelque habitude mauvaise; c’est pourquoi il est souvent nécessaire de persévérer fortement et de vaincre ce dégoût par une habitude contraire28

12e RÈGLE. – On doit persévérer dans l’exercice des oraisons jaculatoires, quelles que soient les difficultés des commencements. Cette sainte pratique, nous l’avons dit, est en soi le plus facile de tous les moyens de sanctification; néanmoins, elle coûte beaucoup lorsqu’on s’astreint, pour vivre dans le recueillement, à multiplier sans cesse les aspirations, d’autant plus que le souvenir continuel de Dieu contraint les âmes à éviter les moindres fautes, à faire bien des sacrifices et à vivre saintement; la persévérance exige donc beaucoup de générosité. «Eu égard à l’inconstance de notre imagination, dit le P. Saint-Jure, et à l’inclination naturelle de notre esprit à être libre dans ses pensées, de notre volonté qui veut jouir de cette même liberté dans ses désirs, cet exercice continuel des aspirations paraît difficile et comme impossible. Je conviens de cette difficulté, si l’on prend la chose dans les termes proposés; mais je soutiens que nous en viendrons à bout, si nous voulons, et que cette pratique nous deviendra facile, familière et agréable29.» Ne nous décourageons pas lorsque nous constatons le soir dans notre examen de conscience, que nous avons fait moins d’oraisons jaculatoires que précédemment. «Il ne faut jamais être surpris, dit P. de Caussade, qu’un jour de grand recueillement soit suivi d’un autre plein de dissipation; telle est la condition de toutes choses durant la vie présente. Cette variation est nécessaire, même dans les choses spirituelles, afin de nous tenir dans l’humiliation et dans la dépendance de Dieu. Les saints eux-mêmes ont passé par ces alternatives, t par de plus fâcheuses encore30.» Demandons chaque jour au Seigneur la persévérance dans la pratique des aspirations.

Chers lecteurs, prenons la résolution de pratiquer le saint exercice de la présence de Dieu, surtout en faisant de nombreuses et ferventes oraisons jaculatoires. Quels que soient les autres moyens que nous puissions prendre pour arriver à la perfection, ils seront tous inefficaces sans celui-là. - «Cette pratique du souvenir continuel de Dieu, dit Louis de Grenade, étant continuée, ouvre le chemin pour arriver bientôt à une haute perfection. Agir autrement, c’est passer sa vie en des projets et des desseins inutiles, sans jamais achever rien de solide ni de considérable31

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1. De praxi divinae praesentiae, c. 16
2. De la connaissance et de l’amour de N.-S. J.-C., 1. 2, ch 5
3. Cf. Rodriguez : De la perfection chrétienne, le p., 6e tr., ch. 3
4. Jac 3, 2
5. Opera : Migne : P. G., t. 54, c. 667
6. Avis, n. 51
7. P. Bainvel, S. J. : Le saint Cœur de Marie; 2e édit.; ch. 7, n. 1
8. Laymann : Theologia moralis, 1. 2, t. 3, c. 1 – Lemkuhl: Theologia moralis; edit. 12; t. 1, n. 367-369
9. Les actions les plus viles, mais permises, peuvent être offertes à Dieu.
10. Règlement de vie, ch. 3
11. 2. 2. q. 83, a. 12
12. L’esprit de saint François de Sales; édit. Marbeau; 3e p. ch. 4
13. La ferveur sensible n’est pas ordinairement en notre pouvoir.
14. 1. 2. q. 19, a. 8
15. Loc. cit.
16. De oratione, a. 27
17. Jn, 20, 16
18. Sainte Marie-Madeleine, ch. 5
19. Loc. cit. ch. 2
20. Vie traduite des Bollandistes, ch. 14
21. De imitatione Christi, 1. 1, c. 19
22. Vie dévote, 2e p. ch. 13
23. On peut gagner une indulgence de 50 jours, applicable aux défunts, chaque fois qu’on prononce ces paroles en entendant un blasphème. Pie X, 28 nov. 1903.
24. De inquisitione pacis, 1 4, p. 3, c. 10
25. La voie du paradis; Tournai, 1858; p. 70
26. La véritable épouse de J.-C. ch. 16
27. Ibid., ch. 8, n. 3
28. Opera; editio Vivès; t. 14, page 238
29. Loc. cit. 1. 2, ch. 5
30. L’abandon à la divine Providence, t. 2, 1. 6, 17e lettre.
31. Le dévouement à Dieu; extrait de Grenade par un Père de la Compagnie de Jésus, le p. ch. 2, n. 4

 

Page mise à jour le 1-avr-05

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