L'idolâtrie arabe


Par Ibn Warraq  


 

Intro

 

« Les plus importantes étapes de l'histoire de l'islam furent caractérisées par l'assimilation d'influences étrangères [...] Muhammad, son fondateur, ne proclamait pas d'idée nouvelle. Il n'enrichissait pas les conceptions antérieures sur les relations entre l'homme et le transcendantal ou l'infini. [...] Le message du prophète arabe fut une composition éclectique d'idées religieuses et de règles. Ces idées lui furent inspirées par des contacts avec des juifs, des chrétiens, et d'autres encore qui l'avaient profondément impressionné. »
                                                Ignaz Goldziher


      La nature éclectique et hétérogène de l'islam est connue depuis longtemps. Muhammad n'était pas un penseur original. Il n'a pas découvert de nouvelles règles d'éthique ; il s'est simplement contenté de puiser dans le milieu culturel ambiant. Muhammad savait que l'islam n'était pas une religion nouvelle et que les révélations contenues dans le Coran ne faisaient que confirmer des écritures « saintes » qui existaient depuis des millénaires. Il a toujours proclamé l'affiliation de l'islam aux autres grandes religions judéo-chrétiennes et des commentateurs musulmans tels qu'Al-Sharestani ont reconnu que le Prophète avait incorporé dans l'islam des croyances et des rites païens, en particulier dans les cérémonies du grand pèlerinage. Malgré cela, les musulmans croient encore aujourd'hui que leur foi vient directement du ciel, que Dieu lui-même, par l'intermédiaire de l'ange Gabriel, a donné le Coran à Muhammad. Ils considèrent que le Coran est éternel, écrit au ciel, reposant comme il est, là, sur la Table gardée (sourates LXXXV.21 ; VI.19 ; XCVII). Dieu est la source de l'islam : essayer de trouver une origine humaine à n'importe laquelle de ses composantes est non seulement vain mais dénué de sens et, bien sûr, totalement blasphématoire.
      Sans doute les musulmans craignent-ils inconsciemment que si nous faisons remonter les enseignements du Coran à une source humaine purement terrestre, alors l'édifice tout entier de l'islam s'écroulera. Mais, comme Ernest Renan avait l'habitude de dire, «les religions sont des faits ; elles doivent être discutées comme des faits et soumises aux lois de la critique historique.» Pour paraphraser une autre remarque de Renan, l'étude critique des origines de l'islam ne produira des résultats historiques probants que lorsqu'elle sera menée dans un esprit purement laïc par des personnes soustraites à l'influence dogmatique de la théologie. Alors seulement découvrirons-nous la véritable personnalité de Muhammad et alors seulement sa vie extraordinaire pourra être intégrée dans l'histoire humaine, avec une portée et un sens profane pour tous, aussi bien musulmans que non-musulmans.
      Les travaux d'Ignaz Goldziher et d'Henri Corbin sur l'influence du zoroastrisme sur le judaïsme ; les travaux exploratoires de Richard Belle sur l'influence du christianisme ; les travaux de Wellhausen, Noldeke, Hurgronje et de Robertson Smith sur le sabéisme et l'Arabie pré-islamique ; ceux d'Arthur Jeffery sur le vocabulaire étranger dans le Coran ; tous se combinent pour nous faire adhérer à la conclusion formulée par Zwemer : que l'islam «n'est pas une invention, mais une concoction ; rien n'y est neuf si ce n'est le génie de Muhammad qui mélange de vieux ingrédients pour en faire une nouvelle panacée aux maux de l'humanité et qui l'impose à la pointe de l'épée.»
 

Dans de nombreux passages du Coran « le vernis islamique ne recouvre que très superficiellement le substrat païen.» C'est le cas de la sourate CXIII : «Au nom de Dieu ; celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux. Dis : «Je cherche la protection du Seigneur de l'aube contre le mal qu'il a créé ; contre le mal de l'obscurité lorsqu'elle s'étend ; contre le mal de celles (les sorcières) qui soufflent sur les noeuds ; contre le mal de l'envieux, lorsqu'il porte envie.»
      L'islam doit au vieux paganisme arabe la plupart de ses superstitions, en particulier celles qui composent les cérémonies du pèlerinage à La Mecque (voir les sourates II.153, XXII.28-30, V.1-4, XXII.37). Nous pouvons encore trouver des traces de paganisme dans les noms de certaines divinités antiques (sourates LIII.19-20, LXXI.22-23), dans les superstitions liées aux djinns, dans de vieux contes populaires tels que ceux d'Ad et Thamud.

 

 

Le pèlerinage à La Mecque

 

            Les gens viennent des contrées les plus lointaines
            pour jeter de cailloux (à Satan) et pour baiser la Pierre Noire.
            Combien étranges sont les choses qu'ils disent !
            Est-ce que l'humanité toute entière devient aveugle à la vérité ?

            Ho imbéciles, réveillez-vous ! Les rites que tu crois sacrés
            ne sont qu'impostures inventées par les anciens
            Avides de pouvoir, qui vécurent dans la luxure
            Et moururent dans la bassesse et leur loi n'est que poussière.

                                                                  
Al Ma'arri

            Je cherche le chemin, mais pas celui de la Kaaba ni du temple
            Car je ne vois dans le premier qu'une troupe d'idolâtres et dans le second une bande d'auto-adorateurs.
                                                                  
Jalal al-Din Rumi

            N'aurais-je pas vu le Prophète te baiser, que je ne te baiserais pas moi-même.                                                                   
Calife 'Umar, s'adressant à la Pierre Noire de la Kaaba

            D'un point de vue moral, le pèlerinage à La Mecque, avec ses superstitions et ses rites enfantins, est une souillure sur le monothéisme mahométan.
                                                                  
S. Zwemer

      Toute la cérémonie du pèlerinage a été copiée sans vergogne sur des rites païens pré-islamiques : «c'est un fragment de paganisme incompréhensible incorporé dans l'islam sans avoir été digéré.» Le hadj, ou Grand Pèlerinage, se déroule pendant le mois de dhu al hijjah, C’est à dire au cours du douzième mois de l’année lunaire. C'est le cinquième pilier de l'islam et un devoir religieux obligatoire fondé sur une injonction du Coran. Tout musulman en bonne santé qui peut en supporter le coût doit faire le pèlerinage au moins une fois dans sa vie.

 

L'umrah ou pèlerinage mineur

 

L'umrah constitue une version abrégée du hadj. Il ne faut qu'une heure et demie pour l'accomplir et il peut être fait à m'importe quel moment de l'année, excepté aux huitième, neuvième et dixième jours du mois de dhu al hijjah, ces trois jours étant réservés au Grand Pèlerinage. Avant d'entrer à La Mecque, le pèlerin se purifie. Il fait ses ablutions, récite des prière et endosse l'ihram, le vêtement blanc du pèlerin. Puis, il pénètre dans l'enceinte sacrée de La Mecque, où il est supposé s'abstenir de tuer des animaux, d'arracher des plantes, de toute violence et de tout acte sexuel. Dans la Mosquée Sacrée al Masjid al Haram, il renouvelle ses ablutions et fait d'autres prières. Il doit ensuite tourner sept fois autour de la Kaaba, la construction cubique qui se trouve au centre de la cour ouverte de la Mosquée Sacrée, trois tours à pas rapide et quatre à pas lent. A chaque passage il embrasse la Pierre Noire qui est enchâssée dans l'angle le plus oriental de la Kaaba et touche la Pierre de la Félicité qui se trouve à l'angle opposé. Il va ensuite à maquam Ibrahim (la station d'Abraham), où Abraham aurait prié en se tournant vers la Kaaba. Le pèlerin dit une prière et retourne à la Pierre Noire qu'il embrasse à nouveau. Tout proche se trouve le puits sacré de Zem Zem où, selon la tradition musulmane, Hagar la femme d'Abraham et Ismaël son fils se sont désaltérés. Le pèlerin boit un peu d'eau de Zem Zem et déambule dans une enceinte connue sous le nom d'al hijr, où les musulmans croient qu'Hagar et Ismaël sont inhumés et où l'on dit que Muhammad aurait dormi la nuit de son voyage miraculeux de La Mecque à Jérusalem. Ensuite le pèlerin quitte la Mosquée Sacrée par l'une de ses vingt-quatre portes. Dehors, il grimpe la pente douce de la colline Safa en récitant des versets du Coran. De là il court jusqu'au sommet de la colline Marwah en récitant diverses prières. Il recommence cet aller et retour sept fois. Ce rituel absurde symbolise le cheminement d'Hagar dans le désert à la recherche d'eau.
 

 

Le Hadj ou grand pèlerinage

 

             Premier jour : Le pèlerin accomplit les rites de l'umrah s'il ne les a pas encore fait, puis il va à Mina où il passe la nuit en prière.
             Deuxième jour : Après les prières du matin, il va au Mont Arafat pour assister à la cérémonie de la station (wuquf, en arabe). Selon la tradition musulmane, Adam et Eve s'y seraient retrouvés après avoir été expulsés du Paradis. Le pèlerin écoute une prédication sur le thème du repentir. Il se précipite (le mot en arabe, najrah, signifie se ruer ) à Muzdalifah, un lieu situé entre Mina et Arafat, où il lui faut arriver pour la prière du soir.
             Troisième jour : Le jour suivant, le dixième du mois de dhu al hijja, est célébré par tous les musulmans comme Id al Adha, le jour du sacrifice. Tôt le matin, le pèlerin dit ses prières et va aux trois piliers de Mina. Il doit jeter sept petits cailloux. Cette cérémonie s'appelle ramyu 'r rijam, la lapidation. «Tenant un cailloux entre le pouce et l'index de la main droite, le pèlerin le jette d'une distance qui ne doit pas être inférieure à quinze pas et dit, Au nom de Dieu, le Tout-Puissant, je fais cela en haïssant le diable et sa honte. » Les cailloux qui restent sont jetés de la même façon. Le pèlerin repart et doit faire le sacrifice d'un animal : mouton, chameau, bélier ou tout autre animal licite.
       Après cela le pèlerinage est fini et avant de reprendre ses habits ordinaires, le pèlerin se coupe une mèche de cheveux. Certains se rasent entièrement la tête. Les musulmans expliquent que cette dernière superstition représente Abraham rejetant le diable qui essayait d'empêcher le grand patriarche de sacrifier Ismaël, son fils adoré, ainsi que Dieu le lui avait ordonné. Le sacrifice d'un agneau ou d'une chèvre commémore la substitution miraculeuse du bélier au fils d'Abraham.
      Comment un monothéiste intransigeant et iconoclaste comme Muhammad en est-il venu à incorporer ces superstitions au coeur même de l'islam ? La plupart des historiens admettent que si juifs et chrétiens avaient abandonné Moïse et Jésus pour reconnaître en Muhammad un vrai prophète qui enseignait la religion d'Abraham, alors le Rocher du Mont Moriah à Jérusalem et non pas la Kaaba à La Mecque aurait été choisi pour la qiblah (la direction de la prière) et aurait fait l'objet d'une dévotion superstitieuse. Frustré par l'intransigeance des juifs, réalisant qu'il ne serait jamais accepté comme leur nouveau prophète, Muhammad reçut fort à propos une révélation qui lui ordonnait de changer la qiblah (sourate II.138 et suivantes) pour celle de la Kaaba. L'ambition de Muhammad était de se rendre maître de la Kaaba et de tout son symbolisme historique. C'est dans la sixième année de l'hégire que Muhammad essaya de prendre La Mecque, mais il échoua. Les Mecquois et les Médinois se rencontrèrent à Hadaibiyah sur la frontière du territoire sacré. Après moult palabres, les musulmans acceptèrent de retourner à Médine et en échange ils obtinrent la permission de célébrer une fête à La Mecque l'année suivante. Muhammad revint donc avec une suite nombreuse et fit le circuit de la Kaaba, embrassa la Pierre Noire et se livra à tous les autres rites que nous venons de décrire. La Mecque fut définitivement conquise l'année suivante (an 8 de l'hégire). Au début, les musulmans s'unirent au hadj côte à côte avec les Arabes païens, mais sans le Prophète lui-même. Cependant, une révélation informa bientôt Muhammad que tous les accords entre musulmans et incroyants devaient être rompus et que toute personne qui n'était pas un vrai croyant ne pourrait plus approcher de La Mecque ou du hadj (sourate IX.1 et 28). Finalement, « La dixième année, Muhammad fit son pèlerinage à La Mecque, le lieu de pèlerinage de ses ancêtres et chaque détail des rites païens qu'il avait accompli dans sa jeunesse se transforma en norme de l'islam. Comme le dit Wellhausen, le résultat c'est que nous avons les stations du Calvaire sans l'histoire de la Passion. Les rites païens furent justifiés en inventant des légendes musulmanes attribuées à des personnages de la Bible et le tout est un fatras incompréhensible de folklore artificiel. » L'Arabie centrale est certes le berceau de l'islam, mais notre connaissance de la religion animiste des arabes est malheureusement insuffisante. Faute de preuves épigraphiques, les érudits doivent s'en remettre à Ibn Al Kalbi (mort en 819), l'auteur du Livre des Idoles, qui est une source informations sur les noms dérivés de celui d'une divinité, c'est-à-dire sur les noms que portent ceux que l'on a dédié à telle ou telle divinité. Les spécialistes peuvent également étudier des fragments de poésie pré-islamique ou encore certaines polémiques auxquelles il est fait allusion dans le Coran.

            « Nous devons prendre en considération le fait que Muhammad a incorporé dans sa religion un certain nombre de rites et de croyances païennes, avec pas ou très peu de modifications. Diverses reliques du paganisme qui sont étrangères à l'islam orthodoxe ont aussi été conservées par les Arabes. Il est d'ailleurs courant que l'adoption d'une nouvelle religion ne transforme pas complètement les croyances populaires et que les vieilles coutumes, déguisées sous un nom différent, persistent, avec ou sans le consentement des autorités religieuses. »

      On peut ajouter que Muhammad a greffé aux rites du pèlerinage musulman plusieurs cérémonies qui, auparavant, étaient accomplies de façon totalement indépendante dans différents sanctuaires. Les populations de l'Arabie centrale pré-islamique étaient organisées autour de la tribu et chaque tribu, y compris les tribus nomades, possédait une divinité tutélaire que l'on vénérait dans un sanctuaire. La divinité résidait dans une pierre vaguement anthropomorphe, quelquefois un gros bloc de roche, quelquefois une statue. Les Arabes idolâtres croyaient que la puissance divine qui s'incarnait dans leur fétiche exerçait une influence bénéfique. C'est ainsi que les noms des collines al Safa et al Marwa veulent dire pierre, c'est-à-dire, une idole. Les idolâtres couraient entre les deux collines pour toucher et baiser les fétiches placés là et appelés Isaf et Naila, dans le but d'acquérir chance et bonne fortune.

 

 

La Pierre Noire et Huba

 

Nous avons la preuve que des pierres noires faisaient l'objet d'un culte dans diverses parties du monde arabe. Faisant allusion à la pierre noire de Dusares à Petra, Clément d'Alexandrie mentionnait vers 190 «que les Arabes adorent des pierres.» Maximus Tyrius écrivait également au second siècle de notre ère que «les Arabes rendent hommage à je ne sais quel dieu, qu'ils représentent par une pierre quadrangulaire [la Kaaba].» Les Perses prétendaient que la Pierre Noire avait été déposée dans la Kaaba par Mahabad et ses successeurs, avec d'autres reliques et que c'était une représentation de Saturne. De toute évidence, le culte voué à la Pierre Noire est très ancien. D'autres pierres sacrées se trouvent dans le voisinage de La Mecque. Elles étaient à l'origine des fétiches et «elles ont acquis une personnalité mahométane superficielle en étant associées à certains personnages de l'islam.» La Pierre Noire est de toute évidence une météorite et elle doit sa réputation au fait qu'elle est tombée du ciel. On ne peut donc que sourire en regardant les musulmans vénérer ce morceau de roche comme étant celui que l'ange Gabriel aurait donné à Abraham pour reconstruire la Kaaba, d'autant plus que son «authenticité est douteuse, car la Pierre Noire fut enlevée par [...] les Qarmates au quatrième siècle de l'hégire [930], et qu'ils ne la restituèrent qu'après de nombreuses années [vingt et un ans]. On peut légitimement se demander si la pierre qu'ils ont rendue est la même que celle qu'ils avaient prise.»
       Avant l'islam, on adorait à La Mecque le dieu Hubal. Son idole, faite de cornaline rouge était dressée dans la Kaaba au dessus du puits sec dans lequel on jetait les offrandes votives. L'idole d'Hubal avait probablement une forme humaine. Sa place à côté de la Pierre Noire laisse supposer qu'il devait exister un lien entre elles. Wellhausen pense qu'Hubal était à l'origine la Pierre Noire qui, comme nous l'avons déjà remarqué, est plus ancienne que l'idole. Wellhaussen note que dans le Coran, Dieu est appelé Seigneur de la Kaaba et Seigneur de la région de La Mecque. Le prophète avait ironisé sur l'hommage que les Arabes rendaient aux divinités al Lat, Manat et al-Uzza et qu'ils appelaient les filles de Dieu. Mais très vite Muhammad s'était arrêté de critiquer le culte d'Hubal. De tout cela Wellhausen conclut qu'Hubal n'est rien d'autre qu'Allah, le dieu des Mecquois. D'ailleurs, quand les Mecquois battirent le Prophète à proximité de Médine, leur chef se serait écrié «Hurrah pour Hubal !» Tout comme aujourd'hui, les processions autour d'un sanctuaire étaient courantes. En déambulant, le pèlerin embrassait ou touchait l'idole. Sir William Muir pense que les sept tours autour de la Kaaba «symbolisaient la révolution des planètes,» tandis que Zwemer va jusqu'à suggérer que les trois tours à pas rapides et les quatre tours à pas lents «imitaient le mouvement des planètes intérieures et extérieures.» Il ne fait aucun doute que les Arabes adoraient «à une période relativement tardive le soleil et divers corps célestes.» La constellation des Pléiades était supposée apporter la pluie. La planète Vénus était une grande déesse que l'on révérait sous le nom d'al Uzza. Nous savons par la fréquence du nom Shams que beaucoup d'enfants étaient dédiés au Soleil. Shams était le dieu titulaire de nombreuses tribus et Snouck Hurgronje estime que la cérémonie du wuqkuf est la réminiscence d'un culte solaire. La déesse al Lat est également identifiée à la divinité solaire. Le dieu Dharrih était probablement le Soleil levant. La course que les musulmans doivent accomplir entre les monts Arafat, Muzdalifh et Mina doit être achevée avant le crépuscule ou avant l'aube. Muhammad a délibérément introduit cette variante pour se démarquer des rites solaires païens. Quant au culte lunaire, il est attesté par des noms propres comme Hilal (le croissant) ou encore Qamar (la Lune). Houtsma a suggéré que la lapidation qui a lieu à Mina était originellement dirigée contre le démon du Soleil. Ceci s'accorde avec le fait que les pèlerinages païens coïncidaient avec l'équinoxe d'automne. Le démon Soleil était chassé et ses lois rigoureuses se terminaient avec la fin de l'été. C'est alors que l'on priait à Muzdalifah le dieu du tonnerre qui apporte pluie et fertilité. Muzdalifah était un lieu où l'on adorait le feu. Les historiens musulmans se réfèrent à cette colline comme étant celle de feu sacré. Le dieu de Muzdalifah était Quzah, le dieu du tonnerre. «Un feu était allumé sur la colline sacrée que l'on appelait aussi Quzah. On y faisait halte et cette sorte de wuquf ressemblait à l'épisode du Sinaï. Dans les deux cas le dieu du tonnerre est révélé par le feu. On peut également penser que la coutume qui consiste à se réjouir en faisant le plus de bruit possible était à l'origine une incantation pour appeler le dieu bénéfique du tonnerre. »

 

La Kaaba

 

L'idole était généralement placée dans une enceinte sacrée délimitée par des pierres. Le sanctuaire était un lieu d'asile pour toute créature. Il était courant d'y trouver un puits. On ne sait pas quand la Kaaba a été construite mais la présence du puits Zem Zem a certainement joué un rôle déterminant dans le choix du site. Le puits Zem Zem fournissait une eau précieuse aux caravanes en route vers la Syrie et le Yémen. Les fidèles rendaient hommage aux idoles en déposant des offrandes dans le puits sec qui se trouve au centre de la Kaaba. Les pèlerins se rasaient habituellement la tête à l'intérieur du sanctuaire. Tous ces rites sont présents sous une forme ou sous une autre dans le pèlerinage hadj. Selon les sources musulmanes, la Kaaba a d'abord été construite au ciel deux mille ans avant la création du monde et la maquette de l'édifice y est toujours conservée. Adam construisit la Kaaba mais elle fut détruite par le Déluge. Abraham reçut l'ordre de la reconstruire, ce qu'il fit avec l'aide d'Ismaël. Alors qu'il cherchait une pierre pour marquer l'angle de la construction, Ismaël rencontra l'ange Gabriel qui lui donna la Pierre Noire qui, en ce temps là, était plus blanche que le lait. Ce n'est que plus tard qu'elle noircit au contact des péchés de ceux qui la touchaient. Ce récit n'est évidemment qu'une adaptation de la légende juive de la Jérusalem céleste. De leur côté Muir et Torrey sont convaincus que le mythe de la fondation de La Mecque par Abraham est antérieur à l'époque de Muhammad. A l'inverse, Snouck Jurgronje et Aloys Sprenger conviennent que l'association d'Abraham à la Kaaba fut une invention personnelle de Muhammad et qu'elle lui permit de libérer l'islam du judaïsme. La conclusion de Sprenger est rude : «par ce mensonge, [...] Muhammad donna à l'islam tout ce dont l'homme a besoin et qui différencie la religion de la philosophie : une nationalité, des cérémonies, une mémoire collective, des mystères, une assurance d'entrer au paradis. Il trompait ainsi sa conscience et celle des autres.»

 

Allah

 

L'islam doit aussi le nom d'Allah aux païens. Nous savons qu'Allah était un nom propre fréquemment utilisé par les Arabes du nord et par les Nabatéens. Wellhausen se réfère également à la littérature pré-islamique dans laquelle Allah est une grande divinité. Nous avons le témoignage du Coran lui-même oùIl est reconnu comme dispensateur de la pluie, créateur, etc. Le seul crime des Mecquois fut d'adorer d'autres dieux que Lui. Finalement, on réserva le nom d'Allah à la divinité suprême. «En tout cas, il est extrêmement important que Muhammad n'ait pas jugé nécessaire de fabriquer une divinité entièrement nouvelle et qu'il s'est contenté de débarrasser le Allah païen de ses compagnons (les idoles païennes), en le soumettant à une sorte de purification dogmatique [...] S'il n'avait pas été habitué depuis sa plus tendre enfance à l'idée qu'Allah était le Dieu suprême, en particulier de La Mecque, il ne se serait certainement pas posé en apôtre du monothéisme.» L'islam a aussi conservé les coutumes des arabes païens : polygamie, esclavage, divorce facile, circoncision et ablutions rituelles.
       Wensinck, Noldeke et Goldziher ont tous trois étudié les éléments animistes des rites musulmans. Dans la préparation aux cinq prières quotidiennes, l'ablution n'a aucun rapport avec l'hygiène corporelle. Son objectif est de libérer le fidèle de la présence ou de l'influence des esprits du mal. Les traditions montrent clairement que Muhammad lui-même entretenait d'innombrables superstitions à propos de la pollution démoniaque et qu'elles remontaient au paganisme de sa jeunesse. Selon une tradition, Muhammad aurait dit : «si l'un d'entre vous se réveille durant son sommeil, qu'il se mouche trois fois, car le diable passe la nuit dans les narines d'un homme.» En une autre occasion Muhammad vit qu'un homme avait laissé une parcelle de son pied sèche pendant ses ablutions. Il lui ordonna de les recommencer et fit cette homélie : «Si un serviteur musulman de Dieu fait ses ablutions, quand il lave son visage, tous ses péchés sont emportés par l'eau ou par la dernière goutte d'eau. Et quand il lave ses mains, les péchés de ses mains sont emportés par l'eau. Et quand il lave ses pieds, tous les péchés que ses pieds ont commis sont emportés par l'eau ou par la dernière goutte d'eau, jusqu'à ce qu'il soit purifié de tout péché.» Cela va dans le sens de Goldziher pour qui, selon la pensée sémitique, l'eau chasse les démons. Ceci dit, le Prophète avait l'habitude de se laver les pieds en passant simplement la main sur le dessus de ses sandales.
      Traditionnellement, un musulman doit couvrir sa tête, en particulier l'arrière du crâne. Wensinck pense que c'est pour empêcher les esprits du mal d'entrer dans son corps. Bien d'autres gestes, le chant du muezzin, l'élévation des mains, etc. ont une origine animiste et ils étaient souvent employés avec l'intention d'écarter les esprits du mal.

 

Mazdéisme (ou zoroastrisme) 

 

L'influence du zoroastrisme (quelque fois appelé le parsisme) sur les autres religions a été tout autant contestée par certains érudits que vigoureusement défendue par d'autres.

            « L'importance historique des religions iraniennes réside dans le rôle primordial qu'elles ont joué dans le développement des iraniens eux-mêmes et dans l'influence significative qu'elles ont exercée sur l'occident, en particulier sur la religion juive après la sortie d'Egypte, sur les religions hellénistiques à mystères telles que le culte de Mithra, sur le gnosticisme et sur l'islam, dans lequel on retrouve les idées iraniennes à la fois dans le chiisme, la plus importante secte médiévale, et dans l'eschatologie populaire [doctrines portant sur la fin du monde]. »

      Dans Die Reigionen Irans (1965), Widengren a montré quelle fut l'influence du zoroastrisme sur l'Ancien Testament pendant l'exile des Juifs à Babylone. Morton Smith a peut-être été le premier à mettre en évidence les similitudes qui existent entre Isaïe 40-48 et les hymnes zoroastriens connus sous le titre de Gathats, surtout Gatha 44.3-5. Dans chacun de ces textes, Dieu a créé la lumière et les ténèbres. De son côté, John Hinnels a écrit sur «L'image zoroastrienne du sauveur et son influence sur le Nouveau Testament». Cette influence s'est exercée à l'occasion des contacts entre juifs et Parthes du deuxième siècle avant Jésus-Christ jusqu'au milieu du premier siècle après Jésus-Christ. L'islam fut directement influencé par la religion iranienne mais l'influence indirecte du judaïsme et du christianisme n'a jamais été mise en doute. Pour ces raisons un parallèle entre le judaïsme et le zoroastrisme sera des plus instructifs.

            « Ahura Mazda, le seigneur suprême de l'Iran, omniscient, omniprésent et éternel, doué d'un pouvoir créatif, lequel s'exerce précisément au travers du médium du Spenta Mainyu (l'Esprit Saint) et qui gouverne l'univers par l'intermédiaire d'anges et d'archanges, présente les plus grandes similitudes avec YHWH (Iahvé) que l'on trouve dans l'antiquité. Le pouvoir d'Ohrmazd est entravé par son adversaire, Ahriman, dont l'empire, comme celui de Satan, sera détruit à la fin du monde. [...] Il existe des ressemblances frappantes [...] dans leurs enseignements eschatologiques - la doctrine d'un monde reconstitué, un royaume parfait, la venue d'un messie, la résurrection des morts et la vie éternelle. Toutes deux sont des religions révélées : dans l'une Ahura Mazda fait part de sa révélation et formule ses commandements à [Zarathoustra] sur la Montagne des Deux Communions ; dans l'autre YHWH tient un discours similaire à Moise sur le Mont Sinaï. Qui plus est, les lois [zoroastriennes] de purification, plus particulièrement celles observées pour enlever la souillure contractée au contact de la mort ou des objets impurs, sont données dans l'Avestan Vendidad d'une façon presque aussi élaborée que dans le code du Lévitique [...] Les six jours de la création dans la Genèse font écho aux six périodes de la Création mentionnées dans les écritures zoroastriennes. Pour chaque religion, l'humanité descend d'un couple unique. Mashya (l'homme) et Mashyana (la femme) sont les Adam et Eve iraniens. Dans la Bible un déluge détruit l'humanité sauf un seul homme vertueux et sa famille. Dans l'Avesta, un hiver dépeuple la terre sauf le Vara (l'enceinte de l'Yima bénie. Dans chaque cas la Terre est repeuplée par les plus beaux couples de chaque espèce et le monde est divisé plus tard en trois royaumes. Les trois fils de Thraetaona (le successeur de Yima), Airya, Sairima et Tura sont les héritiers dans le récit persan ; Sem, Cham et Japhet dans le récit hébraïque. [Le judaïsme] fut grandement influencé par le zoroastrisme pour tout ce qui concerne les anges, la démonologie et aussi la doctrine de la résurrection.
      Goldziher fut probablement le premier islamologue de renom à prendre au sérieux l'hypothèse d'une influence du zoroastrisme sur l'islam et cette section est abondamment étayée par ses écrits. La victoire des musulmans sur les Perses sassanides à Qadisiya en 636 marque le premier contact direct entre les deux peuples. Les Perses fraîchement convertis allaient profondément influencer l'islam et apporter un sens nouveau à la vie religieuse. Quand ils eurent renversé les Omeyades, les Abbasides s'inspirèrent de l'idéologie politico-religieuse perse pour fonder un état théocratique. Abu Muslim qui était l'instigateur de la révolution était lui-même d'origine perse. Les Abbasides adoptèrent de nombreuses traditions sassanides. Ils prirent le titre de roi de Perse, en parfaite connaissance de la relation qui existait entre l'institution du califat et la conception de la royauté chez les Perses. Ils exerçaient un pouvoir de droit divin et, comme les Sassanides, ils prétendaient être les représentants de Dieu sur Terre. Le gouvernement était intimement lié à la religion, voire en parfaite union avec elle. Le gouvernement et la religion étaient identiques et par conséquent la religion était le gouvernement du peuple. Les indulgences que l'on achète en récitant diverses parties du Coran sont l'écho des mérites que les Perses pouvaient acquérir en récitant l'Avestant Vendidad. Pour l'une et l'autre religion la récitation du livre saint soulage l'homme de ses torts. Elle est même essentielle pour le salut de l'âme. Musulmans comme zoroastres recommandent la lecture de leur livre saint pendant plusieurs jours après le décès d'un membre de leur famille. Les deux communautés condamnent les marques d'affliction pour le mort.
      La doctrine eschatologique du mizan, c'est-à-dire les plateaux sur lesquels les actes des hommes seront pesés, est emprunté aux Perses (Coran sourate XXI.47). A leur instar, les musulmans calculent la valeur des bonnes et des mauvaises action comme autant d'unités de poids. Par exemple, le Prophète est réputé avoir dit : «Quiconque dit une prière sur la pierre d'un mort gagne un kirat, mais celui qui assiste à la cérémonie jusqu'à ce que le corps soit enterré mérite deux kirats, chacun étant aussi lourd que le Mont Chod.» La prière récitée en communauté a vingt-cinq fois plus de valeur qu'une prière individuelle.
      Selon les commentateurs musulmans, au jour du jugement dernier, l'ange Gabriel tiendra la balance sur laquelle les bonnes et le mauvaises actions seront pesées, un côté suspendu au dessus du paradis et l'autre au dessus de l'enfer. De la même façon, dans le parsisme, au dernier jour, deux anges se tiendront sur le pont qui sépare le paradis et l'enfer, interrogeant chaque personne qui passe. Un ange, représentant la miséricorde divine, tiendra dans sa main une balance pour peser les actions des hommes. Si leurs bonnes actions l'emportent ils pourront aller au ciel, autrement le deuxième ange, représentant la justice de Dieu, les jettera en enfer. D'autres éléments de la représentation islamique de la balance viennent des sectes hérétiques chrétiennes.
      L'institution musulmane des cinq prières quotidiennes a aussi une origine perse. Au début, Muhammad n'institua que deux prières quotidiennes. Mais, comme cela est raconté dans le Coran, une troisième prière, celle du matin, fut ajoutée, puis la prière du soir et finalement celle du milieu, toutes trois correspondant au prières juives shakharith, mikado et rabiot. Les musulmans qui ne souhaitaient pas être surpassés en dévotion par les zoroastres, adoptèrent simplement leurs coutumes. Dorénavant, les musulmans rendirent cinq fois par jour hommage à leur Dieu, à l'imitation des cinq gahs (prières) des Perses. Comment ces idées perses ont-elles pénétré l'Arabie pré-islamique ? Les marchands de La Mecque étaient constamment en contact avec la culture perse et il est avéré que plusieurs poètes arabes tels qu'al-Asha, qui utilise fréquemment des mots du persan dans sa poésie, ont voyagé vers le royaume arabe d'al Hira sur l'Euphrate, qui resta pendant longtemps sous l'influence de la Perse et qui «fut un grand centre de diffusion de la culture iranienne parmi les Arabes.» Le nombre de mots et d'expressions perses dans l'arabe est élevé, en particulier des mots de l'Avestan et du moyen persan (c'est-à-dire Pahlavi). On a même la preuve que des Arabes païens (animistes) de cette région s'étaient convertis au zoroastrisme. Des dignitaires perses avaient exercé une autorité au nom des Sassanides dans le sud de l'Arabie. Par dessus tout nous avons le témoignage du Coran lui-même qui se réfère aux zoroastres comme des magus et qui les place au même niveau que les juifs, les sabéens et le chrétiens, comme ceux qui croient, « ahl al Kitab », les gens du Livre (sourate XXII.17). Ibn Hisham, le biographe du Prophète, nous raconte qu'un certain Nadr Ibn al-Harith avait l'habitude de raconter aux Mecquois des contes du Grand Rustem, d'Isfandiyar et des rois de Perse, en se vantant toujours que les contes du Prophète n'étaient pas meilleurs que les siens. «Muhammad voyait son auditoire diminuer et ruminait une vengeance, qu'il prit après la bataille de Badr. Cet adversaire trop divertissant, capturé pendant la bataille, paya ses histoires de sa vie.» Ibn Hisham nous apprend aussi que parmi les compagnons du prophète, un Perse nommé Salman avait enseigné à Muhammad des choses sur la religion de ses ancêtres.
      L'hostilité de Muhammad contre le sabbat et l'idée absurde que Dieu aurait eu besoin de se reposer après avoir créé le monde en six jours pourrait avoir été influencée par les zoroastriens. Les théologiens parsis avaient en effet adopté une position similaire contre le sabbat des juifs. Pour Muhammad et pour tous les musulmans, vendredi n'est pas le sabbat, un jour du repos, mais un jour de rassemblement pour la célébration hebdomadaire du culte.
      Selon les traditions, Muhammad aurait fait un voyage nocturne au paradis sur un animal ailé appelé le buraq, un animal blanc plus gros qu'un âne mais plus petit qu'une mule. On dit que le buraq ressemble au griffon assyrien, mais Blochet a montré que la représentation musulmane du buraq doit tout aux idées perses. Les détails de l'ascension au paradis et de sa rencontre avec Gabriel, Moïse et Abraham sont aussi empruntés à la littérature zoroastrienne. Le récit musulman dit à peu près ceci (Muhammad est le narrateur) :

            "Gabriel me fit monter sur le buraq, et m'ayant transporté jusqu'au paradis inférieur, il appela aux portes (du paradis). «Qui est là ?» cria une voix. «C'est Gabriel.» «Qui est avec toi ?» «C'est Muhammad.» «A-t-il été convoqué ?» «Oh oui !» répondit Gabriel. «Alors qu'il soit le bienvenu ; c'est bien qu'il soit venu.» Et ainsi on ouvrit les portes. En entrant Gabriel dit : «Voici votre père Adam, faites-lui vos salutations.» Alors je lui fit mes salutations et il me les retourna en ajoutant «Bienvenu à un excellent prophète.» Ensuite Gabriel me conduisit au second paradis et voilà qu'il y avait Jean (le Baptiste) et Jésus. Dans le troisième ciel il y avait Joseph ; dans le quatrième il y avait Idris (Enoch), dans le cinquième Aaron et dans le sixième Moïse. Comme il me retournait mes salutations, Moïse pleurait et lorsqu'on lui en eut demandé la raison il répondit : «Je pleure parce qu'il entre au paradis plus de gens de lui qui fut envoyé après moi que de moi-même.» Ensuite nous montâmes au septième ciel : «Voici ton père Abraham» dit Gabriel, et les salutations furent faites comme avant. Enfin nous fîmes la dernière ascension. Là, il y avait des fruits magnifiques et des feuilles larges comme des oreilles d'éléphant. «Ceci, dit Gabriel, c'est l'ultime paradis ; et voilà quatre fleuves : deux à l'intérieur et deux à l'extérieur.» «Quels sont-ils ?» demandais-je à Gabriel. «Ceux qui sont à l'intérieur, dit-il sont les rivières du Paradis et ceux à l'extérieur sont le Nil et l'Euphrates.»

      Cette ascension (ou miraj en Arabe) peut être comparée au récit du texte pahlavi appelé Arta ou Artay) Viraf, composé plusieurs centaines d'années avant l'ère musulmane. Les prêtres zoroastriens sentaient que leur foi faiblissait et ils avaient envoyé Arta Viraf au ciel pour découvrir ce qui s'y passait. Arta monta d'un ciel à l'autre et finalement revint sur terre pour raconter à son peuple ce qu'il avait vu :

            "Notre première ascension nous mena au paradis inférieur [...] et là nous vîmes des anges resplendissants de lumière. Et je demandais à Sarosh le saint et Azar l'ange : «Quel est cet endroit, et ceux-là, qui sont-ils ?» [Il est ensuite dit que Arta de la même façon monte aux second et troisième cieux]. Se levant d'un trône recouvert d'or, l'archange Bahman me conduisit, jusqu'à ce que nous rencontrâmes Ohrmazd entouré d'une compagnie d'anges et de puissances célestes, si brillamment couverts d'or que jamais je n'avais vu quelque chose de comparable auparavant. Mon guide dit : «Voici Ohrmazd.» Je lui fit mes salutations et il répondit qu'il était heureux de m'accueillir dans ce monde immaculé [...] Finalement, dit Arta, mon guide et l'ange du feu m'ayant fait visiter le paradis, ils me firent descendre en enfer et de cet endroit noir et épouvantable me portèrent dans un lieu magnifique où se tenait Ohrmazd et sa compagnie d'anges. Je désirais le saluer, sur quoi il dit gracieusement : «Arta Viraf, va dans le monde matériel, tu as vu et maintenant tu connais Ohrmazd, car je suis lui. Celui qui est droit et vertueux, lui, je le connais.»

      Dans les traditions musulmanes, nous trouvons aussi la notion de route, sirat. Quelquefois, ce terme signifie le droit chemin de la religion, mais le plus souvent il est utilisé pour faire référence au pont qui traverse le feu infernal. Ce pont est décrit comme étant «plus fin qu'un cheveu et plus tranchant qu'une épée et il est entouré de chaque côté par des ronces et des épines crochues. Le juste le traversera avec la rapidité de l'éclair mais les méchants trébucheront bien vite et ils tomberont dans le feu de l'enfer.»
      Cette idée a manifestement été importée du système zoroastrien. Après la mort, l'âme doit traverser le Pont du Trieur, Chinvat Peretu, qui est tranchant comme une lame de rasoir pour l'homme inique et par conséquent impossible à franchir.
      Les religions de l'Inde et de l'Iran partagent un même héritage culturel, car les ancêtres des Indiens et des Iraniens formaient autrefois un peuple unique, les Indo-iraniens, qui à leur tour appartenaient à une branche plus importante de nations, les Indo-européens. Ainsi il n'y a rien de surprenant à trouver l'idée d'un pont (Chinvat Peretu) dans des textes hindous (par exemple le Yajur Veda) ou à ce que la vision musulmane du paradis ressemble aussi étroitement aux récits indiens, hindous et iraniens. Le texte zoroastrien Hadhoxt Nask décrit le destin d'une âme après la mort. L'âme du juste passe trois nuits près du cadavre et à la fin de la troisième nuit, l'âme voit sa propre religion (daena) sous la forme d'une splendide damoiselle, une ravissante jeune vierge de quinze ans. Elle a été transfigurée en récompense de ses bonnes actions. Ensuite ils vont au ciel. Cette vision ressemble à l'histoire hindoue des Apsarasas qui sont décrites comme de «séduisantes nymphes célestes qui habitent dans le paradis d'Indra» et qui souvent servent de danseuses aux dieux, mais qui également accueillent l'âme au paradis. «Elles sont au paradis d'Indra les récompenses offertes aux héros qui sont tombés à la bataille.»
      En de nombreux points, les récits hindous évoquent la conception musulmane du paradis, avec ses scènes pittoresques et voluptueuses de houris ou de vierges qui ont tant scandalisées les premiers commentateurs chrétiens. Au Paradis, ces jeunes filles sont offertes aux guerriers qui ont péri en combattant pour l'islam.
      De nombreux mots utilisés dans le Coran pour décrire le Paradis sont clairement d'origine perse : ibriq, pot à eau ; Araik, lit ou divan. Voici ce que Jeffery dit à ce sujet : «Il ne semble pas certain que le mot perse hour, au sens de blancheur et que l'on utilise pour désigner une jeune fille à la peau blanche, soit entré en usage parmi les Arabes du nord comme un emprunt aux communautés chrétiennes et ensuite que Muhammad, influencé par [un mot iranien] l'utilisa pour les vierges du Paradis.»
      Dans un texte Pahlavi chaque recoin du Paradis ressemble à un jardin au printemps dans lequel on trouverait toutes sortes de fleurs et d'arbres. Cela nous rappelle la vision musulmane du Jardin des délices (sourate LVI.12-39, LXXVI.12-22, X.10, LV.50). «Mais pour ceux qui craignent le Seigneur il y a deux jardins [...] plantés avec des arbres ombragés [...] Chacun est arrosé par une source qui coule [...] Chacun porte toutes sortes de fruits deux par deux.»       Zoroastriens et soufis ont des conceptions très proches de l'homme parfait. Pour chaque croyance la prière n'est acceptable que si elle est dite avec une intention particulière. Toutes deux donnent un symbolisme aux nombres : par exemple le nombre 33 joue un rôle important dans les rites parsis. Dans l'islam 33 anges portent au ciel les louanges du défunt. Chaque fois qu'il est question d'incantations nous trouvons la mention de 33 tasbih, 33 tahmid, 33 takbir.

 

Djinns, démons et autre fantômes 

 

Etant donné toutes les superstitions grossières que l'on vient de décrire, on se demande comment les philosophes du dix-huitième siècle ont pu considérer l'islam comme une religion rationnelle. Eussent-ils un peu plus approfondi les croyances musulmanes qui concernent les djinns, les démons et autres esprits malins,ces philosophes auraient été encore plus confus de leur propre naïveté. L'existence des anges et des démons est une idée qui a été empruntée aux Perses. Le mot ifrit que l'on trouve dans le Coran est d'origine pahlavi. Si tel est le cas, alors l'emprunt se serait donc fait bien avant Muhammad car les Arabes païens (animistes) avaient déjà une notion confuse de la classe des êtres de l'ombre «partout présents et cependant nul part distinctement perçus :» le djinn. Le mot djinn signifie probablement caché, voilé, ou obscurité. Les djinns sont la personnification de ce qui est mystérieux dans la nature, son côté hostile et indompté. Ils étaient craints des Arabes païens et ce n'est qu'avec l'avènement de l'islam qu'ils commencèrent à être considérés, de temps à autre, comme bienveillants.
      Pour les Arabes païens, les djinns étaient invisibles mais ils pouvaient revêtir divers aspects, tels que celui d'un serpent, d'un lézard ou d'un scorpion. Si un djinn s'emparait d'un homme, il le rendait fou. Muhammad, élevé dans une superstition des plus grossières, continua à croire aux esprits. «Le prophète alla jusqu'à reconnaître l'existence des dieux païens, les classant parmi les démons (voir sourate XXXVII.158). Ces superstitions primitives tinrent bon dans l'Arabie [musulmane], elles se répandirent dans le reste du monde [musulman] et souvent se combinèrent avec d'autres superstitions, parfois bien plus sophistiquées.» Le professeur Macdonald raconte comment le poète et proche ami de Muhammad, Hasan ibn Thabit, écrivit des vers sous l'influence d'un djinn.

            "Il le rencontra dans une des rues de Médine, lui sauta dessus, l'écrasa au sol et le força à dire trois vers de poésie. Après cela il fut poète et les vers lui venaient... de l'inspiration directe du djinn. Il fait lui-même référence à ses frères du djinn qui tissent pour lui des mots harmonieux et dit comment des vers puissants lui ont été envoyés du ciel [...] La chose curieuse c'est que les expressions qu'il utilise sont exactement les mêmes que celles qui servent à révéler le Coran.
      Quelques lignes plus loin, Macdonal relève un parallèle extraordinaire entre les expressions utilisées dans l'histoire d'Hasan ibn Thabit et le récit de la première révélation de Muhammad :

            "Exactement comme Hassan avait été projeté à terre par l'esprit féminin et qu'il lui avait extirpé des vers, de même les premières paroles des prophéties furent présurées, comme le jus d'un citron, de Muhammad par l'ange Gabriel. Et la ressemblance va plus loin. On parle de l'ange Gabriel comme du compagnon de Muhammad, comme s'il était le djinn qui accompagnait le poète. Le même mot nafatha, souffler sur est utilisé par un magicien, par le djinn qui inspire le poète et par Gabriel qui transmet les révélations au Prophète".

      La littérature arabe et le Coran font abondamment allusion aux djinns : la sourate LXXII est intitulée Le Djinn ; VI.100 reproche aux Mecquois d'en faire des compagnons d'Allah ; VI.128 dit que les Mecquois leur auraient offert des sacrifices ; dans XXXVII.158 les Mecquois soutiennent l'existence d'une parenté avec Allah ; LV.14 dit que Dieu les aurait créés d'un feu sans fumée. Pour notre propos, on retiendra que cette superstition est inscrite dans le Coran, que les djinns sont officiellement reconnus par l'islam et que toutes les conséquences de leur existence ont été étudiées. «Leur statut légal [selon la loi islamique] a été discuté sous chaque angle et leurs relations possibles avec l'humanité, particulièrement en ce qui concerne le mariage et la propriété, ont été examinées.» Notons qu'Ibn Sina a probablement été le premier philosophe musulman à rejeter catégoriquement la possibilité même de leur existence.
      Le Coran prête foi à une autre superstition largement répandue dans tout le monde musulman, l'oeil du diable, qui porte malheur (sourate CXIII). On dit que Muhammad lui-même aurait cru à son influence maléfique. Asma bint Umais raconte qu'elle a dit : «Ô Prophète, la famille de Jafar est affectée par l'influence néfaste de l'oeil du diable. Puis-je utiliser des envoûtements et des charmes ? Le Prophète répondit : Oui, car s'il y a quelque chose dans le monde qui pourrait triompher du destin, ce serait bien l'oeil du diable.»

 

La dette de l'islam envers le judaïsme 

 

"L'islam n'est ni plus ni moins que du judaïsme, plus la nature apostolique de Muhammad".
                                                            S.M. Zwemer

      De nombreux témoignages indiquent que les juifs jouaient un rôle important dans la vie commerciale de Médine. Nous savons que les tribus juives étaient assez riches pour posséder des terres et des plantations et qu'elles formaient l'essentiel de la main d'oeuvre qualifiée et des commerçants de la cité. D'autres communautés importantes s'étaient établies dans les villes du nord de l'Arabie, comme à Khaibar, Taima et Fadak. Torrey pense que les juifs étaient présents à Taima au sixième siècle avant le Christ. En tout cas, leur présence dans cette région est attestée sans le moindre doute possible au début de l'ère chrétienne. D'autres migrations eurent lieu après la destruction de Jérusalem en 70. Ils exerçaient une influence considérable dans le sud de l'Arabie comme en témoignent les nombreuses inscriptions religieuses qu'ils ont laissées. On peut enfin citer la légende de Dhu Nuwas, un roi Himyarite qui s'était converti au judaïsme.
      Incontestablement, la première impression que ressent un lecteur du Coran c'est que Muhammad avait reçu le matériau de sa foi et de ses pratiques religieuses principalement des juifs du Hedjaz. Sur presque toutes les pages on trouve soit des épisodes de l'histoire hébraïque, soit des légendes familières aux juifs, soit des détails de la loi et des usages rabbiniques, ou encore des arguments qui disent que l'islam est la foi d'Abraham et de Moïse.
      Quelques savants, tels que Noldeke et Wellhausen, se rangent à la tradition musulmane pour dire que Muhammad était analphabète. Torrey et Sprenger sont convaincus du contraire. Il semble en effet peu probable, si l'on considère son origine sociale, que Muhammad n'ait pas reçu une quelconque éducation. Il venait d'une famille respectable et il est impensable qu'une riche veuve ait pu lui confier la gestion de ses biens s'il avait été incapable de lire ou écrire. Au demeurant, il est vrai que Muhammad ne voulait pas paraître comme un homme de grande culture biblique car cela aurait jeté des doutes sur l'origine purement divine de ses révélations.
      Où et quand le Prophète a-t-il donc acquis ses connaissances de l'histoire, des lois et des traditions juives ? Deux passages importants du Coran laissent entendre qu'il aurait eu un professeur juif, probablement un rabbin. Dans la sourate XXV.5, les incroyants lui reprochent de prêter foi à de vieilles histoires qui lui ont été rapportées par un tiers. Muhammad ne renie pas son professeur terrestre, mais il insiste sur l'origine divine de son inspiration. Dans la sourate XVI.105, l'ange de la révélation nous dit : «Nous savons très bien qu'il disent : c'est seulement un homme mortel qui l'a enseigné. Mais la langue de celui à qui ils font référence est étrangère, bien que cette langue soit du pure arabe !» Torrey a prétendu que ce mentor aurait pu être un juif babylonien.
      Outre ses professeurs, Muhammad a appris par l'observation directe, en visitant le quartier juif, en assistant aux cérémonies juives. Dans tous les cas, les Arabes qui étaient entrés en contact avec des communautés juives connaissaient déjà leurs coutumes. La poésie pré-islamique y fait d'ailleurs abondamment référence. Les premières sourates du Coran montrent que Muhammad était très favorablement impressionné par les juifs et par leur religion et qu'il fit tout son possible pour leur faire plaisir en adoptant leurs pratiques religieuses (par exemple en choisissant la direction de Jérusalem pour la prière) et en essayant de les convaincre qu'il ne faisait que perpétuer la vielle tradition des prophètes.

 

 


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