Lorsque l’on cherche « Abbé Pierre » par Google les liens appellent une vague d’éloges, qui toutes tracent un portrait digne de l’icône médiatique : résistant, leader du maquis durant la seconde guerre mondiale, passeur de juif, fondateur des chiffonniers d’Emmaüs, auteur de l’appel de février 1954, défenseur du droit au logement, des droits de l'homme. Et suivent des petites phrases ampoulées pleines d’admiration.
Suite à des recherches qui
n’ont pas été ponctuées par un diplôme à cause de divergences avec le directeur
de recherche j’ai écrit le livre « L’abbé Pierre, la construction d’une
légende ». L’on y trouve des informations difficiles à consulter, ainsi
que leur analyse (la plupart des réflexions partent de textes ou
d’enregistrements de l’abbé Pierre plus ou moins accessibles). L’on y
découvrira les fondements qui permirent à Henri Grouès (son patronyme) de
devenir l’icône abbé Pierre.
La façon dont ce livre a été
conçue a malheureusement entraîné une certaine difficulté de lecture pour les
premières pages. Pour ceux qui n’arriverait pas à surmonter cette difficulté
(qui n’est pas éprouvée par tous mais est réelle), les différents chapitres
sont suffisamment autonomes pour vagabonder au gré de son intérêt.
Le premier chapitre présente
comment Henri Antoine Grouès est devenu l’abbé Pierre, par une démarche active,
parfois tatônnante, de l’intéressé qui par ce changement de nom se plaçait dans
une prestigieuse lignée de prédecesseurs religieux, s’auréolait du prestige de
la Résistance, et asseyait sont autorité sur le mouvement Emmaüs. Voici
quelques signatures utilisées par l’abbé Pierre dans l’après guerre : abbé
H.A. Grouès-Pierre, Pierre H.A. Grouès, ou même Pierre Grouès. J’ai mal
explicité dans le livre l’intérêt de cette introduction. Elle permet de poser
d’entrée un doute inattendu sur la nature du témoignage d’Henri Grouès, doute
qui surgit dès l’histoire des titres avec lesquels Henri Grouès a voulu que
l’on s’adresse à lui, et que la suite confirmera amplement.
Il n’y a, à ma connaissance, aucun autre travail qui ait évalué la résistance d’Henri Grouès en partant de son propre récit. L’aspect le plus spectaculaire est probablement qu’il en ressort de très nombreuses incohérences et mensonges qui rendent difficile de croire qu’il ait servi de passeur à des juifs pour aller en Suisse. Sa relation avec des camps de réfractaires est hors de doute, cependant son opposition au STO n’a pas été aussi radicale qu’il l’a prétendu plus tard et il y a loin de là à sa prétention à avoir fondé des maquis dans le Vercors. Cela reste néanmoins un titre de gloire certain. L’épisode du passage du frère de Charles de Gaulle est assez complexe, l’on verra combien il est ardu de se faire une opinion arrêtée sur le rôle qu’Henri Grouès a pu jouer. L’on découvrira que qu’Henri Grouès qualifie d’arrestations et d’évasions des récits qui ne méritent guère de tels termes, même si l’un des deux épisodes semble avoir présenté un véritable risque. Henri Grouès déclare lui-même n’avoir pas intégré de mouvement de la Résistance organisée. Henri Grouès a corrigé au fil des ans le récit de son voyage vers Alger en juin 1944, ce récit a fini par s’accorder avec celui des spécialistes au prix de transformations conséquentes par rapport au récit originel de 1945.
Chapitre délicat qui relève la sympathie d’Henri Grouès à l’égard de certains aspects de Vichy, en particulier son affiliation aux mouvements de jeunesses. Il ne faut ni s’en étonner ni y voir une occasion de blâme dès lors que l’on comprend que la Révolution Nationale avait de nombreux aspects propres à séduire un prêtre. (Mais il ne faut pas non plus, par devoir de mémoire, rendre la chose anodine comme le fait Bernard Violet dans son livre « l’abbé Pierre ».)
Le titre est clair, ce chapitre est une présentation de la députation d’Henri Grouès entre 1946 et 1951 (surtout centré sur l’année 1946 pour laquelle il existe quelques documents). Chapitre où l’habitude de surmenage de l’abbé Pierre surgit de ses emplois du temps, habitude qu’il avait probablement avant d’être député et qu’il aura toute sa vie. L’on verra quelle fut l’attitude d’Henri Grouès à l’égard de l’épuration à travers un épisode émouvant.
L’on découvre que le récit fondateur du mouvement Emmaüs est falsifié. Henri Grouès s’y donne un rôle et construit la situation qui l’amènera à prononcer des paroles fondatrices, futur programme d’Emmaüs, qui ne peuvent avoir eu lieu. Ce n’est pas lui, comme il l’a prétendu qui a eu le premier contact avec Georges Legay. Il le reconnaîtra, corrigera pendant un temps son récit avant de nouveau le commencer en racontant qu’un jour on est venu le chercher quand en fait ce fut sa secrétaire qui tint ce rôle. Certains regretteront que l’idéologie du mouvement soit fondée sur un mensonge, d’autres estimeront qu’il est légitime d’avoir créer un histoire synthétique propre à l’illustrer. A partir d’ici il devrait devenir clair que les récits d’Henri Grouès ne doivent pas être interprété comme des souvenirs mais comme des histoires édifiantes.
L’épisode est en partie connu, mais il réserve néanmoins quelques surprises. L’idée de l’appel, et une partie de l’appel ne sont pas de lui. La ferveur autour d’Henri Grouès mérite le qualificatif d’extraordinaire et semble avoir été d’une puissance que les films n’ont pas su rendre (certaines anecdotes dont il est difficile de douter surprendront les plus blasés). L’affaire de l’échec de l’emprunt pour financer des logements d’urgence trouve ici un éclairage peu évoqué ailleurs et qui contredit l’idée simpliste qu’Henri Grouès aurait été trompé par le gouvernement.
Chapitre tragique qui dresse un bilan assez noir de l’épisode de février 1954 en matière de logement. L’abbé Pierre a mis en place un arsenal rhétorique qui lui a évité d’endosser la moindre responsabilité dans quelques désastres auxquels son nom fut mêlé. La réalité est ici particulièrement éloignée de la légende.
L’histoire d’Emmaüs s’est en partie construite contre Henri Grouès vers la fin des années cinquante. En réaction, un autre pan d’Emmaüs s’est construit par une proclamation de fidélité. La sympathie ira probablement où l’on s’y attend le moins a priori. Ceux qui expulsèrent l’abbé Pierre avaient des préoccupations financières pas toujours humaines mais ils étaient surtout préoccupés d’apporter de meilleures conditions de vie aux chiffonniers d’Emmaüs, ce dont l’abbé Pierre ne se préoccupait pas et qu’il empêchait même en donnant son soutien à des responsables tyranniques. Un de ces responsables rompit avec l’état major d’Emmaüs, il a fondé son propre groupe ce qui a fini par se concrétiser par la naissance de plusieurs fédérations aux idéologies différentes au sein de la branche communautaire d’Emmaüs.
Un des éléments au cœur du conflit fut les conditions de vie dans les centres Emmaüs. Les « communautés Emmaüs » présentent si peu un aspect communautaire qu’il était indispensable pour la clarté de les renommer de façon plus descriptive. Ce chapitre éclaire le chapitre précédent.
Impossible de prétendre comprendre Henri Grouès et son icône sans une présentation du travail des journalistes qui l’ont sanctifié. J’y présente la présence télévisuelle d’Henri Grouès, pour quelles raisons la télévision s’intéressa à lui au fil des ans et avec quelle intensité. Une présentation par année m’a permis d’intégrer des informations diverses et hétéroclites. L’on y trouvera par exemple une présentation de l’affaire Garaudy (que l’on pourra rapprocher de son soutien à Gary Davis) et l’épisode amusant de ses grades de la Légion d’Honneur.
Cette présentation synthétique de la pensée d’Henri Grouès réservent de multiples surprises, qui n’en seront pas pour les rares personnes qui connaissent la doctrine sociale de l’Eglise et qui savent qu’Henri Grouès en est l’héritier. Voici les titres des différents paragraphes : “La voix de qui ? Les fréquentations d’Henri Grouès”, ce titre annonce clairement que ce ne sont pas les pauvres qu’Henri Grouès a fréquenté ; “Les aveugles, les muets, le prophète”, les aveugles sont les privilégiés, les muets les pauvres, et le prophète Henri Grouès, ces trois mots synthétise une vision sociale qui soutient l’ordre établi peu en faveur de ceux qu’il prétend défendre ; “Justice, charité et analyse de la misère”, l’on apprendra ici à entendre charité quand l’abbé Pierre emploi le mot justice, déplacement qu’il opère consciemment. (Ce chapitre, plus encore que les autres n’a pas d’équivalent ailleurs dans la littérature consacrée à l’abbé Pierre et Emmaüs.)
Présentation commentée des livres d’Henri Grouès et sur Henri Grouès.
Pour me contacter :
Livre au Editions Golias :
http://www.g-dil.com/EditGolias1.htm
Monsieur,
J’ai déjà envoyé un courrier dans lequel j’expliquais
que j’étais l’auteur du livre « L’abbé Pierre, la construction d’une
légende » paru aux éditions Golias avant l’été
et que je venais de lire le livre de Bernard Violet « L’abbé Pierre »
paru aux éditions Fayard. Je rendais explicite ma motivation dans la conclusion
de cette lettre. Le livre de Bernard Violet, L’abbé Pierre,
m’apparaissait à l’évidence en bonne partie conçu pour
être une réponse au mien, L’abbé Pierre. La construction d’une légende,
paru sept mois plus tôt. Je m’interrogeais sur les raisons qui faisait que le
livre à tonalité hagiographique de Bernard Violet qui apportait peu de
nouveauté par rapport au travail du précédent biographe Pierre Lunel
connaissait un tirage impressionnant, alors que le mien, plus informé et plus
analytique, avec la portée critique que cela implique, gardait un tirage
confidentiel. J’y concluais que je ne pensais pas que les maladresses d’un
premier ouvrage suffisaient à expliquer le traitement si différent de ces deux
livres. J’invitais quelqu’un qui connaîtrait l’édition et la presse à comparer
ces deux livres pour éclairer cette différence de traitement, ce qui pourrait
être l’occasion d’un article intéressant.
Malheureusement j’ai joint à cette lettre un mauvais
document, ce que je corrige par l’envoi de ce nouveau courrier où l’on trouvera
des exemples de ce comparatif que j’invitais quelqu’un d’autre à faire,
vérifier, ou refaire.
Le livre de Bernard Violet est une biographie. Il
choisit classiquement l’ordre chronologique pour raconter l’histoire d’Henri Grouès et commence par les histoires d’enfance. Derrière
l’évidence se cache plusieurs défauts. Le premier est que Pierre Lunel, le
précédent biographe, a déjà fait ce travail. Le deuxième est que les récits de
l’abbé Pierre sont des récits d’adulte, c’est une erreur de n’y voir que des
souvenirs. Certains en sont peut-être, d’autres peut-être pas, tous en tous cas
sont des récits d’adulte dont se sert l’abbé Pierre pour diffuser sa pensée. Un
exemple, à l’âge de six ans (l’âge varie selon les versions), Henri Grouès a volé de la confiture et laissé soupçonné un frère.
Confondu il est privé d’une sortie où sa fratrie s’amuse follement. Au retour
de ses frères et sœurs Henri Grouès dédaigne leur
joie ce qui peine son père dans la bouche duquel Henri Grouès
place cette phrase : « Tu penses qu’il n’y a que toi qui
comptes ? Te sens-tu incapable d’être heureux quand les autres sont
heureux ? » (p. 33) S’il est difficile de juger de la réalité de
l’histoire, les paroles paternelles à l’évidence n’ont pas été prononcées et ne
sont qu’une manière pour Henri Grouès de distiller
une de ses pensées clés, synthétisée par sa formule reprise par Emmaüs “Et les
autres ?” L’abbé Pierre a beaucoup utilisé ce procédé, la prosopopée, qui
consiste à placer ses propres mots dans la bouche d’un mort, d’un absent ou
d’un personnage fictif. Il faut avoir cela en tête pour l’interpréter.
Différence entre Bernard Violet et moi à l’égard des récits
d’enfance de l’abbé Pierre : Bernard Violet reprend les récits d’Henri Grouès (parfois au mot près malgré l’absence de guillemets
pour prévenir) et les présente comme de pur souvenirs. J’affirme quant à moi,
qu’à moins d’une trace écrite dans ses carnets, l’on sera plus avisé d’y voir
des récits construits par un adulte dans le but d’établir sa vocation.
Après l’enfance et le couvent, Bernard Violet en
arrive à la deuxième guerre mondiale. Très vite il en arrive au pétainisme
d’Henri Grouès. Comme l’on m’avait interdit l’accès
aux archives privées de l’abbé Pierre j’avais dû me baser sur une réflexion
indirecte à partir d’une conférence qu’il donna en 1945 et où il reprenait un
bulletin (l’Union patriotique indépendante, UPI) qu’il avait rédigé durant la
guerre. La comparaison avec la rhétorique d’autres mouvements de jeunesse
laissait peu de doute. Ma conclusion était modérée : « Il n’y a pas
lieu de s’étonner de l’adhésion d’Henri Grouès à une
propagande qui vantait un ordre chrétien. » Bernard Violet rebondit sur
cette conclusion, il cite des propos plus directs que mes analyses puis donne
plusieurs explications au pétainisme d’Henri Grouès :
loyalisme au vainqueur de Verdun, tradition familiale. Il ne tire aucune
conclusion de cela sur la suite de la résistance de l’abbé Pierre. J’estime que
cela met en cause plus radicalement encore que les simples doutes que je
soulevais le récit d’Henri Grouès selon lequel son
bulletin aurait été remarqué par des résistants et qu’il leur aurait donné
envie de passer le voir.
Vient ensuite l’épisode des passages de juifs en
Suisse. « Un beau soir de juillet 1942 », deux juifs se présentent à
l’abbé Pierre à la suite d’une rafle violente et inhumaine. L’abbé Pierre
devient vite passeur. Il doit arrêter les passages en octobre
(pp. 115-120). L’on peut faire court ici, une vérification de date révèle
que la rafle en question eut lieu le 26 août, qu’elle fut calme, et qu’elle
n’éleva pas grand émoi à Grenoble. Cette date rend le récit de l’abbé Pierre
douteux, c’est pourquoi malgré la publication de mon travail 7 mois
auparavant il était impossible à Bernard Violet de la reprendre (s’il en a eu
connaissance).
Le traitement du STO par Bernard Violet ne tient pas
compte de ses remarques sur l’attachement de l’abbé Pierre au Maréchal Pétain
et donc à la légitimité de Vichy. Si l’abbé Pierre n’a pas poussé les jeunes
gens à devenir réfractaires ce serait parce que sa tournure d’esprit le
poussait à convaincre (pp. 123-124). La présentation de Bernard Violet
n’est pas fausse, mais elle est déformée et exagère l’opposition de l’abbé
Pierre au S.T.O.
De nouveau il faut retourner à la conférence de 1945 où l’abbé Pierre
expose ce que fut sa position d’une façon qu’il ne reprendra jamais, toute de
retenue il affirmait qu’il était infiniment grave de « briser avec ce qui
est la loi nécessaire de tout communauté (l’on comprend qu’il s’agit ici du
gouvernement de Vichy) ». L’abbé Pierre ne sera jamais plus aussi honnête,
il distillera par la suite l’idée qu’il s’opposa vigoureusement au S.T.O.
Les deux chapitres suivants multiplient les allusions
à des noms prestigieux de la Résistance pour des épisodes auxquels l’abbé
Pierre ne fut pas directement mêlés. Cette façon de vise à insérer fortement le
nom de l’abbé Pierre dans l’univers de la Résistance. Un passage me semble être
une réponse directe à mon livre dans lequel je remarquais que l’abbé Pierre
n’avait pas raconté la traversée des Pyrénées qui allait le conduire à
Alger : « était-il normal de demander aux auditeurs qu’ils comprissent
la force du souvenir de l’arrivée en Espagne après les rudes et dangereuses
montées sans raconter cette traversée montagneuse ? » La page 145 du
livre de Bernard Violet semble être une réponse directe à cette question par
laquelle je concluais une longue réflexion sur l’absence d’éléments concrets
dans la conférence de l’abbé PIERRE de 1945 consacrée à sa résistance. Bernard
Violet reprend en détail cette traversée que l’abbé Pierre lui raconte avoir
accompli en compagnie de Robert Comte. Ce récit n’est guère crédible à mes
yeux, de nouveau la conférence de 1945 livre un récit très différent qui laisse
entrevoir comment l’abbé Pierre a reconstruit ses récits pour les rendre plus
conforme à ce que les spécialistes nous apprennent (pp. 63-67 de ma recherche
pour une comparaison détaillée).
L’on peut placer ici une remarque générale. Beaucoup
se laissent impressionner par la multiplication de détails ou par les formules
du genre “je vois encore…” C’est une profonde erreur de raisonnement, souvent
l’inflation de détails (invérifiables) n’est pas un signe de crédibilité, ils
sont le signe de la volonté de rendre crédible. Cette idée banale est difficile
à assumer car elle porte en elle le soupçon de mensonge, soupçon souvent aussi
invérifiable que la véracité. Dans le
cas de l’abbé Pierre, ce dernier a tant de fois raconté les mêmes histoires que
dans certains cas clés l’on peut en suivre les étonnantes évolutions (le récit
fondateur d’Emmaüs, l’accueil de Georges Legay futur
premier compagnon, est un cas d’école - pp. 111-119 de mon travail).
Evidemment cet aspect critique est absent du livre de Bernard Violet.
Autre remarque générale, il est
important de comprendre que l’abbé Pierre est, sauf exception notable, le seul
conteur de sa vie, qu’aucun travail de vérification n’a été accompli, que quand
un tiers livre un récit de la vie de l’abbé Pierre qui semble indépendant de
lui et qui pourrait provenir d’un témoignage alternatif, il n’en est quasi
toujours rien et une personne attentive sera toujours capable d’y reconnaître
des mots propres à l’abbé Pierre qu’il a un jour employé à propos de lui-même
et qui sont repris sans avertissement. L’exemple le plus spectaculaire est celui de Charles de Gaulle que
Bernard Violet cite comme une confirmation du rôle que l’abbé Pierre aurait
tenu dans le passage du frère du général en Suisse (p. 136). Une réflexion
plus approfondie montre qu’au contraire le commentaire succinct du général de Gaulle prouve qu’il n’est pas une source propre
et qu’il ne fait que reprendre le récit de l’abbé Pierre (pp. 53-61 de ma
recherche).
Difficile de douter après le chapitre “Monsieur le
député” que le livre de Bernard Violet est un écho au mien. La raison du succès
de Bernard Violet et l’échec du mien peut probablement
en partie se comprendre à travers une simple absence. Bernard Violet, toujours
en écrivant avec la forme anecdotique propre aux biographies hagiographiques et
avec une insistance déséquilibrée sur la personne du général de Gaulle, essaie
de distiller l’idée que l’abbé Pierre aurait été prompt au pardon après la
guerre, il raconte l’histoire douteuse, mise en place tardivement par l’abbé
Pierre pour conforter l’idée qu’il fut un résistant d’importance, d’un
témoignage qu’Henri Grouès aurait tenu lors d’un
procès en faveur d’un homme qui l’aurait dénoncé (p. 159). Pas un mot dans
ce chapitre sur le rejet par l’abbé Pierre d’un amendement proposé par un
député courageux face à une meute à la loi d’amnistie pour essayer d’adoucir la
peine des personnes qui étaient mineures au moment des faits (pp. 95-100
de mon travail pour cet épisode émouvant et l’attitude de l’abbé Pierre). Cette
différence, d’un côté l’on présente un homme prompt au pardon dans
l’après-guerre, de l’autre l’on présente une occasion ratée de pardonner (ce
dont l’abbé Pierre aura de regrets), est probablement un bon exemple des
raisons qui pourraient en partie expliquer le tirage impressionnant du livre de
Bernard Violet qui fait écho au mythe et le caractère confidentiel de mon livre
qui quête la vérité, et qui écorne souvent l’histoire racontée par l’abbé
Pierre. Tout ceci peut être synthétisé par la conclusion
différente posée par Bernard Violet et la mienne à propos du soutien accordé
par Henri Grouès à Gary Davis accusé et condamné par
la justice française parce qu’il vendait des faux passeports : Bernard
Violet, p. 175, « Témoignage (celui de l’abbé Pierre en faveur de
Gary Davis) qui impressionne à l’évidence les magistrats : après
trois-quarts d’heure de délibéré, ils décident
d’absoudre l’accusé », belle insistance sur le pouvoir supposé de
l’abbé Pierre à emporter la conviction de ses interlocuteurs (pouvoir mis en
scène par l’abbé Pierre lui-même dans d’innombrables anecdotes) ; moi,
p. 233, « En souvenir d’une rencontre vieille d’une trentaine d’année
Henri Grouès défendit la réputation d’un escroc
notoire. » Ce chapitre “Monsieur le député” ainsi que les éléments
déjà présentés devraient convaincre que ce livre de Bernard Violet L’abbé
Pierre a été écrit pour une bonne part pour désamorcer le mien L’abbé
Pierre. La construction d’une légende.
Dans le chapitre Radio Circus
Bernard Violet est obligé désormais de raconter que le succès de l’abbé Pierre
à l’émission Quitte ou double avait été soigneusement préparé par les
organisateurs avec son accord, bien entendu il n’y voit rien de mal et omet de
remarquer que l’abbé Pierre a soigneusement caché cet aspect des choses, qu’il
a présenté sa présence à cette émission comme un hasard.
Le chapitre “Monsieur Vincent” consacré à l’appel de
février 54 attribue bien l’idée de l’appel à Georges Verpraet
ainsi que les contacts avec la radio pour le diffuser et parle de l’aide qu’il
a apporté à la rédaction du papier, sans plus de précision. C’était
probablement plus important pourtant que de décrire le trajet pour aller au siège
de la radio, mais moins glorieux puis que l’on aurait appris que le premier jet
de l’abbé Pierre fut désapprouvé par Georges Verpraet
qui lui intima d’écrire un appel au secours et qui rédigea lui-même la deuxième
partie de l’appel. Bernard Violet n’oublie pas le rôle de Georges Verpraet, trop connu désormais depuis une décennie, mais
glisse dessus et, encore une fois, n’examine pas pourquoi ce rôle est resté si
longtemps méconnu.
L’on pourra comparer l’analyse par Bernard Violet de
l’échec de l’emprunt national pour les logements d’urgence, il fait reposer
toute la responsabilité sur le gouvernement (pp. 227-229), avec le mien
(p. 138) inspiré de Georges Verpraet et qui
remarque que les conditions de l’emprunt qui le vouait à l’insuccès furent
négociées par l’abbé Pierre.
La rupture avec Emmaüs, élément clé pour comprendre
l’abbé Pierre et Emmaüs est à peine évoquée (p. 255), l’on comprendra
pourquoi en lisant mon chapitre “Emmaüs contre Henri Grouès”
où apparaît la responsabilité de l’abbé Pierre dans les conditions de vie
déplorables des premiers hommes d’Emmaüs.
Le chapitre “Le globe-trotter
d’Emmaüs” a un titre qui exprime bien ce que fut une partie de la vie d’Henri Grouès, il reprend les récits fait par l’abbé Pierre de ses
conférences sans la moindre distance, il met en scène des foules l’acclamant ou
des personnalités en train de le louer sans relever que c’est l’abbé Pierre qui
a mis en scène dans ses récits ces acclamations et louanges (cette figure de
rhétorique qu’est la prosopopée dont j’ai déjà ici donné un exemple à propos de
son père).
Je n’ai pas traité le naufrage de 1963 d’un bateau
dans lequel l’abbé Pierre voyageait et auquel Bernard Violet consacre un
chapitre. Je ferai remarquer cependant qu’il omet ce qui est à mes yeux
l’essentiel, comment l’abbé Pierre a interpréter ce naufrage en le racontant et
en insistant sur une conversation qu’il aurait eu avec un autre prêtre au
moment du naufrage, le sujet en était la transfiguration de la souffrance,
“cette merveilleuse transformation de la souffrance des gens en oblation”
opérée par le prêtre. C’était là pourtant une occasion de sentir la dimension
religieuse peu ressentie de l’action et de la pensée de l’abbé Pierre, alors
que chacun ses actes et paroles seraient différemment et mieux compris si l’on
se rendait compte qu’ils sont portés par sa foi (voire mon dernier chapitre “Le
prophétisme d’Henri Grouès”). Mais il est
probablement difficile de décrire dans une hagiographie l’abbé Pierre en train
de faire l’éloge de la souffrance : « Ce sacerdoce de transfiguration
de la douleur de l’univers tout entier, comme je supplie Dieu qu’Il fasse
comprendre à tous les humains que c’est leur tâche de l’accomplir. » C’est
l’occasion de faire remarquer ici que si mon livre est limité en longue
citation c’est que mon éditeur n’avait aucune chance d’obtenir les
autorisations. Cela explique que même si l’on trouve dans ma recherche des
citations, il y aussi beaucoup de résumés (certes scrupuleux mais qui auraient
plus de poids accompagnés des textes originaux), et malheureusement beaucoup
d’absence tel ce texte qui aurait mérité une longue citation in extenso.
Parmi les chapitres qui me laissent peu de doute quant
au fait que le livre de Bernard Violet a été conçu en partie comme une réponse
au mien destinée à en amoindrir la portée, le chapitre “Un monde en crise”.
Bernard Violet cite (pp. 293-294) quelques textes d’Emmaüs que j’ai
utilisés et qui montre la lente évolution d’Emmaüs vers un soutien plus affirmé
des pauvres. Mais il se débarrasse de l’analyse qui montre que cette lente
évolution s’est mise en place contre la pensée et la rhétorique de l’abbé
Pierre (pp. 317-328 du livre L’abbé Pierre. La construction d’une
légende).
L’épisode de la Légion d’Honneur
attribué par Valéry Giscard d’Estaing à l’abbé Pierre est de nouveau à
l’évidence un écho de ma recherche qui traite de l’ensemble des grades de la
Légion d’Honneur qui furent attribués à l’abbé Pierre, histoire qui n’est pas
sans provoquer quelques sourires et qui révèle des traits de caractère de
l’abbé Pierre évacués par Bernard Violet derrière une interrogation,
« L’abbé Pierre a-t-il jamais dédaigné récompenses et honneurs
officiels ?, qui restera sans réponse alors qu’elle est d’importance. Si on la traite sérieusement l’on découvre qu’Henri Grouès avait mis en place durant les années cinquante un
petit comité de propagande chargé d’organiser sa présence continue ainsi que
celle d’Emmaüs dans les médias, qu’il est l’auteur de sa légende et qu’il est
la personne qui rappelle souvent qui sont les grands de ce monde qu’il a
croisé. Il ne faut pas voir ici une attaque, mais un élément supplémentaire qui
concourt à révéler qu’elles sont les personnes que fréquenta l’abbé Pierre ce
qui aide à comprendre que malgré la légende, malgré la surprise que cela peut
provoquer, l’abbé Pierre ne fut pas au cours de sa vie un véritable défenseur
de la cause des pauvres.
L’allusion à Coluche n’a pas l’indécence de remarquer
que l’abbé Pierre a dénigré ses sketches. A force de tels maquillages je me
demande où est l’indécence, laisser l’abbé Pierre s’approprier la célébrité de
Coluche en associant leur nom, ou trouver agaçant que l’abbé Pierre prétende
avoir connu le vrai Coluche qui aurait tombé le masque devant lui, niant par
cette affirmation le travail de l’humoriste corrosif.
Le livre de Bernard Violet approche de sa conclusion
par un avant dernier chapitre autour de l’affaire Garaudy, ce que je m’étais
moi-même interdit pour ne pas donner à cet épisode plus d’importance qu’il n’en
mérite. Si l’auteur termine par un tel chapitre c’est évidemment qu’il défend
l’abbé Pierre. Il remarque qu’il a fallu deux mois au MRAP pour réagir après la
publication du livre de Roger Garaudy. Il cite le Monde et Libération qui ont
selon lui allumé la mèche. Il cite Roger Garaudy se défendant de tout
antisémitisme, il rappelle que des personnes célèbres et crédibles l’ont
d’abord soutenu avant de faire marche arrière quand la polémique a enflé.
L’auteur souligne bien quelques maladresses de l’abbé Pierre, cependant il
attribue la controverse surtout à son soutien à Roger Garaudy sans remarquer
que ses paroles avaient par elles-mêmes de quoi choquer. Cette démarche, placer
le problème sur le soutien à Roger Garaudy et non sur les propos mêmes d’Henri Grouès, est indispensable à qui veut transformer l’abbé
Pierre en martyr ou plus simplement rendre sa demande de pardon crédible. En
effet il n’a rien renié de ce qu’il a dit. Il a réaffirmé ses propos jusque
dans les interviews où il demandait pardon, sa seule faute ayant été selon lui
de mélanger des questions personnelles, des questions politiques et des
questions religieuses. Seul ce mélange était pour lui une faute, pas les
propos. L’auteur de la biographie d’Henri Grouès peut
facilement conclure que c’est un mauvais procès de suggérer que l’abbé Pierre
était négationniste, en fait cela ne vient à l’idée de personne, et qu’il ne
soit pas négationniste n’empêche pas certaines de ses idées de révéler un
antisionisme emprunt d’antijudaïsme.
Je vous envoie cela dans l’espoir que quelqu’un
prendra le temps de vérifier et estimera que cela présente suffisamment
d’intérêt pour un article, je vous prie d’agréer monsieur l’expression de ma
considération.
Philippe Falcone.
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