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Tanizaki Jun’ichirō (1886-1965) est un célèbre
romancier japonais dont l’œuvre est influencée par ses rapports
fantasmés avec l’Occident. À ses tout débuts, il se réclame de
Charles Baudelaire, Edgar Allan Poe et Oscar Wilde dans ses premières
nouvelles Le Tatouage (1910) et Le Secret (1911), qui
explorent un thème comme la beauté dans le mal, paraphrase même du
projet poétique des Fleurs du mal de Baudelaire. Son principe
d’invention réside dans le fait que « la littérature, pour
Tanizaki, se replie dans le non-vrai ».
C’est pourquoi, dans le monde japonais, Tanizaki est reconnu comme un
conteur hors pair, il arrive à créer de manière extraordinaire des
univers fictifs.
On distingue deux grandes périodes littéraires dans
la production de Tanizaki : la première est celle où l’écrivain
dresse le portrait d’une société urbaine qui s’occidentalise; la
seconde s’écrit sous le signe d’un Japon plus traditionnel. Le grand
tremblement de terre de 1923 qui détruit Tōkyō est l’événement
qui marque le passage littéraire pour Tanizaki : comme sa maison a
brûlé et qu’il n’aime pas la reconstruction de la ville, il s’établit
à Kōbe, Osaka et un peu plus tard à Kyōto : c’est dans
le Japon plus rural et plus traditionnel que va naître une œuvre singulière :
le roman Le Goût des orties (1929) commence la critique du Japon
par Tanizaki. Son insatisfaction est grande et double, car les Japonais
n’ont pas su se moderniser en conservant les charmes du passé. Ainsi le
changement de perspective dans l’œuvre de Tanizaki est associé au
changement de lieu de résidence de l’écrivain. On se rend compte que
l’occidentalisation de Tanizaki n’est pas profonde. Il aime les
quartiers modernes occidentaux, la cuisine française pour son
raffinement, mais jamais il ne décide d’aller à la rencontre de
l’Occident, jamais il ne fait le voyage, ne se rend en Amérique ou en
Europe, comme le fait Sōseki par exemple. Il renoue avec les racines
japonaises et il écrit un essai, une dizaine d’années après son
installation dans la région de Kyōto qui démontre bien le
changement de perspective de Tanizaki, le désormais livre culte Éloge
de l’ombre. On dit souvent que Tanizaki oppose Occident et Orient
dans son essai, mais c’est davantage une opposition entre la
modernisation de Tōkyō et le traditionnel Kyōto. Il ne
critique pas toujours l’Occident, mais plutôt la façon japonaise de
s’occidentaliser, car il ne connaît pas véritablement l’Occident, il
en a une image, comme nous pouvons avoir une image plus ou moins figée du
Japon. Il montre aussi comment il est difficile voire impossible
d’occidentaliser l’esthétique japonaise car leurs principes
s’opposent.
Dans son essai, il montre les subtilités de l’esthétique
japonaise : elle tient, selon lui, non pas tant à l’objet lui-même
qu’à la combinaison de la lumière et de l’ombre dans lesquels est
plongé l’objet. Ainsi la réussite de l’oeuvre d’art tient dans la
lumière et l’ombre qui savent la mettre en valeur. C’est pourquoi il
n’est pas rare de lire dans les guides touristiques que tel jardin
d’un sanctuaire shintō est à visiter lors d’une journée
pluvieuse, car la lumière qui baigne le jardin lui donne des nuances
invisibles lorsqu’il fait plein soleil. Ou encore si le bol laqué
n’est plus utilisé aujourd’hui, ce n’est pas parce que la céramique
est plus appréciée, mais parce que l’éclairage électrique à
l’occidental rend le laque « dépourvu d’élégance »,
parce que « l’obscurité est la condition indispensable pour apprécier
la beauté d’un laque. »
Il est compréhensible que le titre de son livre soit
composé de « in.ei », « mot formé de deux caractères
chinois signifiant : « endroit non exposé au soleil; abriter
du soleil; ciel couvert; ombre d’un arbre, placer à l’ombre; voiler;
cacher; semi-obscurité », désigne originellement en japonais
l’ombre portée par un objet, ou la semi-obscurité, mais il est
aujourd’hui surtout employé en son sens figuré de « nuance,
subtile profondeur (d’un texte), richesse secrète (d’une oeuvre) »,
et s’oppose à « plat, terne, banal ».
L’essai se présente sous la forme de 16 chapitres organisés
assez librement, qui abordent la lumière naturelle et l’éclairage électrique
dans la maison avec les shōji, les lanternes, les lieux d’aisance,
ou encore des sujets aussi divers que le pinceau, le papier, le jade, la
laque, la céramique qu’il oppose au verre, les murs sablés, le grain
de la peau d’une femme japonaise, le théâtre nô qu’il oppose au
Kabuki et le Bunraku. Le fil conducteur entre tous ces sujets est la lumière,
l’éclairage. Selon lui, la modernisation occidentale mise sur la lumière
éclatante au lieu de préférer une lumière diffuse qui met en valeur
les objets en créant des ombres. Tous les sujets abordés sont des
exemples qui démontrent la thèse de l’auteur. Pour lui, « l’occident
n’a jamais éprouvé la tentation de se délecter de l’ombre. ».
Cette assertion est étonnante pour quelqu’un qui
dit connaître l’Occident, car au XIXe siècle, les Poe, Baudelaire,
Nerval et les peintres impressionnistes vont étudier avec ravissement la
nouvelle vie nocturne possible avec les gaz qui apparaissent dans la ville
de Paris pour éclairer les rues. Le travail des impressionnistes européens
repose justement sur la lumière et sur l’ombre, c’est pourquoi ils
sont tant impressionnés par les estampes japonaises des grands maîtres
comme Kiyonaga, Hiroshige et Hokusai qui arrivent en Europe lors de
l’exposition internationale de Paris. Monet se fait construire un pont
japonais et un jardin et accumule plus de 300 estampes dans sa collection
personnelle.
Peut-être aussi est-ce la raison pour laquelle
Tanizaki traite seulement de la lumière du point de vue technologique
dans son livre et l’applique à la décoration intérieure de sa maison
ou encore au théâtre et non à l’art comme tel.
L’Orient, particulièrement le Japon traditionnel,
a développé une esthétique qui plonge ses racines dans des valeurs
culturelles fondamentales et c’est le caractère même de la
civilisation japonaise qui est en danger selon Tanizaki. Or tout l’essai
de Tanizaki est écrit sous le signe du sabi, mot clé du
vocabulaire esthétique japonais. Ce mot a deux sens, il veut dire aller
en ruine, vieillir, rouiller, dégrader sous l’action du temps et aussi
au sens figuré, une atmosphère calme, mélancolique, où le temps a fait
oeuvre sur les choses comme la mousse sur les pierres, comme la mousse
dans les jardins de sanctuaires shintô, comme l’oxydation des métaux.
L’être humain « goûte à la fois la beauté des choses et la
tristesse de leur altération ».
On comprend mieux pourquoi Tanizaki favorise par exemple la céramique au
verre en apportant l’explication que les Japonais n’ont pas poussé très
loin le raffinement du verre comme l’ont fait les Occidentaux, car il
n’est pas important pour eux que le verre atteigne une perfection de
transparence; au contraire, les Japonais vont préférer étudier dans ses
moindres détails la céramique et la porcelaine, parce qu’elles sont
opaques, sombres et permettent d’accumuler des « couches
d’obscurité ». Tanizaki parle aussi de « profondeurs
ombreuses ». C’est dans cette optique qu’il préfère également
le jade au rubis, l’étain à l’or, les lieux d’aisance japonais à
l’éclairage subtil à la salle de toilette à l’occidentale où le
blanc éclatant à la fois dans les matériaux et dans la lumière
violente. Voici comment Tanizaki définit l’architecture japonaise :
« Avec du bois net et des murs nets, délimiter un espace concave et
introduire de la lumière qui, dans cet espace creux, fasse ça et là naître
des ombres vagues. » (p.76) Il s’agit de mettre en oeuvre la pénombre,
sans elle, il n’y a pas de Beauté possible.
Ce livre, étrange, insaisissable pour un Occidental,
car il s’agit d’aller à l’encontre même des valeurs inconsciemment
ancrées en nous, car comme le suggère Tanizaki, « l’histoire de
l’Occident serait un effort pour capter et créer la lumière, alors que
le Japon aurait tenté, au contraire, de s’accommoder à la réalité et
aurait construit sa culture autour de cette donnée — l’ombre —
jamais contestée. Chacune des deux cultures représenterait donc une
solution originale à un problème commun. »
C’est vrai en partie, car comment expliquer en effet l’attrait indéniable
que constitue la culture nippone sur l’Occidental? Pourquoi maintenant
trouve-t-on autant de lieux d’aisance à l’esthétique japonaise dans
des maisons occidentales? Aujourd’hui, on pourrait penser qu’un livre
pourrait répondre à celui de Tanizaki, car l’Occident est envahi par
la mode de l’esthétique japonaise. Pourquoi l’Occident est-il séduit
à ce point par l’Orient? Cette séduction remonte à bien longtemps,
elle ne date pas de ce siècle, mais il y a maintenant à Montréal plus
de restaurants japonais que tout autre...Est-ce que l’Occident se lasse
de ses propres principes de clarté et de lumière? Ou bien maintenant il
est prêt à accepter et à faire vivre, du moins de manière
artificielle, l’esthétique japonaise. L’Occident serait prêt à
l’ombre?
© François Poisson
BIBLIOGRAPHIE
COLLECTIF, numéro sur Tanizaki, Revue Europe, Paris, décembre 2001.
FAHR-BECKER, Gabriele, Les
Arts de l’Asie orientale, Cologne, Könemann, 1998, 2 volumes.
FONTANILLE, Jacques, « Le ralentissement et le
rêve : à propos de l’éloge de l’ombre » in Sémiotique du visible, Paris, PUF, 1995.
PIGEOT, Jacqueline, « L’éloge de l’ombre
de Tanizaki », Revue Critique, Paris, no 285, février 1971,
pp.132-148.
TANIZAKI, Jun’ichirô, Éloge de l’ombre,
Paris, Publications Orientalistes de France, 111p.
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