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Seconde
mort d’Hubert Aquin
15
mars 2007
Il y a 30 ans aujourd'hui qu'Hubert Aquin a décidé de nous quitter. Je
pense souvent à lui. J'aurais voulu vieillir en sachant qu'il montait la
garde. Est-il besoin de dire à quel point il nous manque? Pourtant, tout
est dit dans son oeuvre. Il n'y aurait pas grand-chose à ajouter. Notre
situation n'a pas changé. C'est bien le plus triste.
De jour en jour, «la fatigue culturelle... » gagne en force. Nous en
sommes toujours déjà là, maintenus en état de fatigue. Mais avec les
années, nous nous sommes habitués. Cela est en nous maintenant, bien
ancré, ontologiquement. Nous sommes, j'en ai bien peur, résignés à
notre sort. Indignés mais résignés. Bientôt même plus indignés.
Notre ministre des Loisirs, des Sports et de l'Éducation, en pleine
campagne électorale, a été incapable de fournir le titre d'une oeuvre
que tous les Québécois devraient lire. Sans avoir honte de son
inculture, il a dit: «Je ne sais pas. Je n'ai pas de grand roman que
toutes les générations devraient lire.» (Le Devoir, le 28 février
2007.)
Je me suis souvenu d'un mot de Jacques Folch-Ribas que Lamberto Tassinari
rappelle dans son texte «Oublier Hubert Aquin» (Le Devoir, le 20 juin
1997): «Hubert Aquin est peut-être le premier écrivain qu'il faudrait
lire pour saisir la complexité du Québec.»
La faille du héros
Je pense à Prochain épisode. Le long mois de mars commence. Je ne peux
m'empêcher d'aimer, même si cela me fait mal, le narrateur de Prochain
épisode, qui tente de combler le vide et l'ennui qui l'accablent par l'écriture
d'un roman d'espionnage original. En attente de son procès, il ne sait
pas encore que le héros qu'il fait vivre sur les bords du lac Léman, en
Suisse, sera incapable de mener à bien la mission que lui confie K. Le
narrateur place en son double l'espoir de lui redonner courage. Il
cherche, en vivant une histoire enlevante par procuration, une force
nouvelle. Lui aussi peut être un héros, croit-il, de sa cellule.
Une première faille se manifeste: le héros est pris au piège et rate sa
filature. Le narrateur plonge dans la dépression. Se succéderont ainsi
en une structure alternée deux discours: celui de l'enfermé qui écrit
et celui de l'espion qui rate d'une manière exemplaire, presque préméditée,
le rôle qu'il est censé jouer.
Faille après faille, le narrateur ne peut plus se mentir devant l'échec
de son entreprise: il est incapable d'inventer une histoire différente de
la sienne. En réalité, le héros manqué, c'est lui. La boucle est bouclée.
Les deux voix composent une mélodie sinistre qui conduit à l'éveil de
la conscience: peut-on vivre si on est incapable d'inventer sa propre
histoire? Peut-on vivre si on est prisonnier de son histoire? Le prochain
épisode est celui de la révolte. Elle n'arrive pas dans le roman. Le
langage ne l'invente pas. Elle est à venir.
Comme dans les années 60
Les oeuvres des années 60 nous ont habitués à la prise de conscience de
notre aliénation: toutes les représentations de l'aliénation, et le
joual en était la preuve, montraient symboliquement notre incapacité à
nous imaginer souverains, en pleine possession de notre langue et de nos rêves.
Le fait est que, collectivement, nous en sommes toujours là: nous
attendons toujours qu'Ottawa nous fasse l'offre qui nous réintégrerait
dans la Constitution canadienne, mais la condition sine qua non pour être
élu chef de parti au fédéral est d'affirmer au ROC que jamais on
n'ouvrira la Constitution pour le Québec, et ce, malgré les déclarations
d'amour et les promesses de Jean Chrétien le soir du référendum de
1995. Les arguments de peur, si risibles quand on les entend dans Le
Confort et l'Indifférence de Denys Arcand, retrouvent vigueur lorsque
prononcés par de nouveaux acteurs. Le discours économique s'impose avec
tant de force que la vie, tout à coup, ne possède plus qu'une dimension,
matérielle, immédiate.
Dois-je m'étonner que, dans le roman d'Hubert Aquin, mes étudiants ne
soient sensibles qu'à l'anecdote? Les pauvres, personne ne leur a encore
dit que justement, la littérature, c'est «lire entre les lignes». Je
leur parle alors de l'âme des mots. Le bloc de bois, dans le poème Jeu
de Saint-Denys Garneau, est pour l'instant une maison pour l'enfant qui
joue, les cartes étalées une route, le tapis une rivière. Puis, nous
devenons adultes, et le tapis sert à essuyer les bottes.
En ces temps de télé-réalité, adaptée des États-Unis et de la
France, nous sommes bien loin de la révolte. Nous sommes à l'image du
narrateur enfermé, en attente de notre procès. Nous sommes prisonniers
de notre réalité, comme lui est «encaissé dans [s]es phrases»; nous
sommes incapables d'imaginer une histoire différente. En fait, nous
sommes empêtrés dans notre autobiographie. Nous ne savons plus que nous
pourrions vivre une autre vie, riche de passion et d'amour.
Le narrateur de Prochain épisode ne se suicide pas, car l'espoir réside
dans la prise de conscience de son malheur. Je ne peux en vouloir à mes
étudiants, ils vivent dans un pays où on leur dit que le divertissement,
c'est la culture. Ce «divertissement» dont Pascal a si pertinemment vu
qu'il «empêchait de penser»... Mais c'est si vieux, Pascal, si poussiéreux...
Ça ne plaît certainement pas à notre ministre des Loisirs, des Sports
et de l'Éducation.
Imposer la lecture de Prochain épisode aux étudiants va contre l'esprit
de notre temps. Mais j'y tiens. Je suis attaché à cet héritage décrié.
J'aurais voulu leur dire, à eux qui ont besoin de réalité: cette
semaine, Hubert Aquin viendra en classe nous rencontrer, nous parler, nous
éclairer sur nous et sur le monde.
© François Poisson
frapoisson@hotmail.com
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