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dernière mise à jour: mercredi 20 février 2008

 

 

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Personne ne veut mourir

par François Poisson

(nouvelle publiée sous une forme différente dans L'Inconvénient no 20, février 2005)

On lutte contre sa propre superficialité, son manque de profondeur.

Philip Roth

1

 

Il y avait longtemps que Jean-Marie n’avait pas dégrafé un soutien-gorge et celui de Sylvie, pour dire la vérité, lui résistait plus qu’aucun autre. Elle sourit en coin et fit sauter le morceau de tissu entre deux doigts, le pouce et l’index, et deux seins dodus bondirent des bonnets. Jean-Marie précipita ses mains et sa bouche vers cette formidable poitrine, comme s’il avait eu peur qu’elle se détache du corps de Sylvie et se mette à bondir comme des balles et rouler sous le lit. Il mordilla le mamelon du sein droit avec un peu trop d’insistance, Sylvie lui ordonna de s’y prendre autrement.

    Elle lui donna la chance de se reprendre le lendemain matin sous la douche. Elle tenta de l’exciter, mais rien n’y fit, elle finit par se savonner en vitesse. Elle ne mit pas longtemps à s’emmitoufler, ils s’embrassèrent pour la forme. Sylvie disparut dans le colimaçon de l’escalier.

    Jean-Marie ferma la porte et immédiatement entendit des pas de course, comme si tout à coup Sylvie s’était mise à dévaler les trois étages de l’immeuble. Il vit l’image d’un cheval en entendant les chaussures de Sylvie galoper et claquer sur le granit des marches, monta de l'escalier le son amplifié par la réverbération propre aux immeubles à logements. Puis, le bruit cessa. Il sentit quelque chose briser en lui, comme des éclats de verre dans les poumons. Sa poitrine se serra; la douleur, physique, était réelle. Le silence se fit autour de lui.

    Il se prit à souhaiter le retour de Sylvie, pour réparer les choses peut-être, et puis non, l’énergie lui manquait, il se décida à laver la vaisselle du déjeuner avec lassitude. Ensuite, il écouta de la musique, affaissé sur le divan. Il dut se rendre à l’évidence qu’il n’atteindrait ni l'état végétal ni autre chose. Aucune musique ne convenait à son état d’âme, si âme il y avait à son état, ni l’accent des cordes de « La nuit transfigurée » d’Arnold Schoenberg, ni la robustesse des guitares électriques de Noir Désir. Même la télévision n’y fit rien. L’écran montrait une mère dans la cinquantaine s’occupant de son fils handicapé. La voix du commentateur mentionna les mots : courage, résignation, don de soi. Non, rien ne coïncidait avec son état.

    Une baise ratée est une baise ratée, rien de plus; il n’y a rien de fondamental dans le fait d’avoir vécu une baise ratée, se disait Jean-Marie.

    Il avait beau se dire que l’événement ne revêtait pas le caractère important qu’il lui prêtait, il n’arrivait pas à chasser Sylvie de son esprit. Il se revit essayant de dégrafer le soutien-gorge qu’elle avait fait sauter comme de rien entre ses doigts. Il sentit le vide l’envelopper.

    Est-il possible de réussir sa vie quand on ne réussit pas à dégrafer un soutien-gorge ?

      Jean-Marie ouvrit les stores, voulut faire le lit, mais se ravisa. Il regarda dehors, les rayons du soleil tombaient sur la terre tel qu’on peut imaginer la lumière des révélations bibliques : on pouvait distinguer chaque rayon de la lumière diffusée par les nuages, chaque rayon et, du coup, voir l’ensemble. Le soleil lui-même était invisible, il fallait un effort de l’esprit pour imaginer la source, cachée derrière les nuages.

    Le pape a affirmé avec certitude ses vues sur le phénomène de la réincarnation : elle n’existe pas. L’humain n’a pas deux chances de vivre; il peut donc rater sa vie.

    Que faire aujourd’hui? se demanda Jean-Marie, au milieu de ses ruminations.

    Jean-Marie regarda dehors : le ciel bleu de l’hiver laurentien ressemblait au ciel bleu de Provence; l’abîme supérieur est profond et trompeur. Il est possible de tomber par en haut. Le soleil blanc irradiait le bleu du ciel, et les ondes déformaient l’espace, un peu comme en plein été, lorsque l’asphalte surchauffé, amolli, embrouille l’horizon. Mais ce n’était pas l’été. Et la chaleur n’enrobait personne, même si ce ciel d’hiver ressemblait au ciel d’été, le soleil ne réchauffait pas. À l’intérieur de la maison, à regarder ce ciel sans nuage, un néophyte aurait pensé : « Vite! Allons à la plage! » Ce serait commettre une grave erreur. De l’autre côté de la vitre, rien n’indiquait qu’il faisait froid, même si le ciel était beau, sans nuages, d’un bleu si pur. Il se sentit obligé de vivre cette journée, ne pas la perdre complètement : sortir, se promener dans la ville, aller dans le froid. Pour que quelque chose arrive.

    La neige craquait, sous ses bottes, un crépitement aigu confirmait que le froid avait pénétré la neige complètement; Jean-Marie monta la fermeture éclair de son manteau. Il aurait dû porter une écharpe, peut-être même une tuque, au moins il avait pensé aux mitaines. Il n’aurait pas à marcher les mains enfouies dans les poches, seulement les épaules relevées pour cacher son cou au vent glacial.

    Jean-Marie n’avait ni écharpe ni tuque, mais il avait pensé à enfouir une pomme dans la poche de son manteau. Il y plongeait la main pour la retourner entre ses doigts. La laine de la mitaine lissait la pelure. La pomme laquée brillait maintenant sous le soleil. Jean-Marie n’aurait pas à la frotter contre son tricot épais, comme sa mère l’habituait à faire au temps de la cueillette à l’automne. Il ne se doutait pas cependant que la pomme durcissait avec le froid et que lorsqu’il essaierait de la croquer, tout à l’heure, ses dents n’entailleraient pas même la pelure; elles se cogneraient contre une paroi dure et impénétrable.

    Au bout de cette froide journée, comment résister à la tentation d’aller souper chez sa mère, de céder au réconfort du retour à la maison maternelle ? Sans doute, avait-elle préparé un potage aux poireaux comme elle seule sait le faire.

    Ainsi s’annonçait la journée pour Jean-Marie, emmêlée comme ses pensées, après que Sylvie l’eut quitté, en dévalant de manière chevaline l’escalier de l’immeuble. Il aurait bien voulu que cela se passe autrement, mais il semble que Jean-Marie a son destin, difficile à cerner, mais il doit faire avec, comme on dit en anglais.
 

2

 

La seconde vodka le ragaillardit : déjà il ne regrettait plus d’avoir accepté l’invitation de ses deux étudiantes. Les règles instituées à la dernière minute pendant la pièce de théâtre vacillaient dans son esprit. Il avait toujours refusé de sortir avec les étudiants, à cause du code d’éthique à paliers progressifs qu’il s’était donné (c’était plus exactement un code de sécurité, en réalité un code d’urgence où les règles tenaient le rôle de parachutes à l’avion catastrophé ou encore de bacs de gravier non tassé qui servent à immobiliser, dans les pentes accentuées, les véhicules dont les freins surchauffent). Règle première : vouvoyer toutes les étudiantes. Règle deuxième : ne jamais tomber amoureux d’une étudiante qui étudie au collège, surtout ne pas soutenir un regard, qui pourrait entraîner la chose. Règle troisième : ne jamais courtiser une étudiante à qui il enseigne, ce qui inclut ne pas répondre aux avances explicites ou implicites d’une étudiante qui le courtise; par exemple ne pas plonger les yeux dans les décolletés, aussi suave soit la gorge. Règle quatrième : ne jamais coucher avec une étudiante. Règle cinquième : ne jamais coucher avec une étudiante pendant la session où elle suit ses cours. Etc.

    Les étudiants furent assez surpris de voir Jean-Marie. Ils avaient cru qu’il ne viendrait pas, mais il était là. Il eût voulu dire quelques mots spirituels, mais il abandonna, ne trouvant rien dans son esprit confus. Il alla au bar commander une vodka et s’alluma une cigarette. Il but et fuma en solitaire, pour arriver au même état d’ivresse que les étudiants en quelque sorte, pour les rattraper comme on dit. La vodka lui donna des chaleurs et il alla porter son manteau au vestiaire.

    Geneviève vint le saluer et l’embrassa sur les joues, Jean-Marie se laissa faire, surpris et embarrassé. Puis, elle se dirigea en sautillant vers la piste de danse parce que venait de commencer une chanson que, visiblement, elle aimait. Il la regarda se faufiler et constata pour la première fois la joliesse de ses formes. Et il la perdit de vue. Il se ressaisit. Il balaya la salle du regard, histoire de repérer ses étudiants dans la foule, puis commanda de nouveau une vodka.

    La chanson qui avait attiré Geneviève parlait d’un homme qui bourdonne comme un frigo, qui est une radio mal syntonisée, d’un homme qui a déjà donné tout ce qu’il a, mais ce n’est jamais assez, d’un homme qui se perd lui-même (« i lost myself » est le lancinant leitmotiv). Le refrain revenait souvent : que dire d’autre en effet? Tous les danseurs se mirent à sauter, de sorte que Jean-Marie dut retenir son verre pour qu’il ne tombât pas du comptoir.

    Un bras se glissa autour de sa taille, c’était celui de Valérie, elle l’embrassa sur les joues, elle avait un peu bu, Jean-Marie le voyait dans ses yeux, plus doux qu’à l’habitude; il tressaillit et vida son verre. Elle lui parlait très près de l’oreille à cause du volume infernal de la musique. Il fallait presque crier pour que l’autre entendit un chuchotement. Valérie parla tout près de l’oreille de Jean-Marie et la chaleur de sa voix éveilla une sensualité nouvelle. Elle électrifia son échine.

    Jean-Marie fut désarçonné de découvrir que la personne à qui il parlait, avec qui il discutait, n’était pas tout à fait la personne à qui il croyait s’adresser.

    La voix de Valérie réveillait en lui ce qu’il voulait tenir endormi, plus justement ce qu’il avait réussi à endormir. Les règles de Jean-Marie chambranlaient dans leur principe, comme un château de cartes. Il avait conscience d’une seule chose à cette minute : les lèvres de Valérie remuaient trop près de son oreille… et plus il ne voulait pas y penser, plus la sensualité des lèvres imaginées l’excitait.

    Elle lui offrit une vodka, il accepta, enchanté qu’elle sût ce qu’il buvait, il la remercia en levant son verre à sa santé. Leurs yeux ne se quittèrent qu’après qu’ils eurent vidé leurs verres et Valérie retira son bras qui lui enlaçait la taille. La chaleur que ce bras lui apportait disparut rapidement, Jean-Marie l’avait presque oublié et il espéra qu’elle le remit bientôt autour de lui, mais il chassa cette pensée mauvaise en commandant un B52.

    Octave vint le distraire et Jean-Marie l’en remercia secrètement. Il n’arrangea pas les choses cependant, ils firent cul sec trois fois et quand Valérie revint — elle était retournée danser —, ce fut son bras à lui qui enlaça sa taille, puis, profitant de la promiscuité, elle conduisit Jean-Marie jusqu’à la piste de danse; il se demanda ce que diable il faisait là, il ne savait trop comment bouger sur ces rythmes affolants, l’alcool n’aidant pas. Les corps devant lui se démantelaient au rythme de la syncope stroboscopée. Valérie y mettait des efforts particuliers. Il lui souriait chaque fois que leurs regards se croisaient, mais il se rendit compte au bout d'un moment qu'elle ne dansait pas vraiment avec lui, ni avec personne d'ailleurs: ses yeux ne regardaient pas les siens, ils ne regardaient rien. Elle révulsait les yeux parfois, mais cela faisait partie de la danse, un effet en quelque sorte, rouler les yeux à l’intérieur. Jean-Marie vit que tous les gens autour de lui ne dansaient avec personne, que chacun dansait avec lui-même exclusivement. Il tenta de faire de même, mais n’éprouva pas de plaisir.

    Il revint au bar et commanda une eau gazéifiée. Un couple à côté de lui s’embrassait, il ne put s’empêcher de voir que la fille bougeait son pubis. Les deux amoureux lui rappelèrent son premier amour, la première fille qu’il avait aimée : Christine. Il avait vingt ans alors et la vie devant lui. Il était beau et universitaire. Il prit une gorgée et, machinalement, embrassa la salle du regard. Valérie se dirigeait vers lui, titubant davantage qu’elle ne marchait, un verre à la main, visiblement éméchée. Il la regarda intensément et sourit pour lui-même. Elle ne comprit pas le regard que Jean-Marie posa sur elle, ni son sourire. Elle sembla effrayée et fit un mouvement de recul une fois arrivée à sa hauteur. Jean-Marie réalisait qu’à cet âge tardif de l’adolescence il n’avait pas encore aimé véritablement. Il n’avait pas été touché par le premier amour, bien qu’il eût aimé quelques jeunes filles, à ses quinze ans, leur écrivant des lettres naïves qui se terminaient le plus souvent par ces questions : « Veux-tu sortir avec moi ? » ou bien : « Veux-tu être ma blonde ? » Les amoureux s’embrassaient dans les bois ensuite. Jean-Marie pensait à cela, tandis que Valérie s’effrayait de son regard, il pensait que le premier amour ne l’avait pas atteint, le premier amour ne l’avait pas fait sourire ni souffrir, le premier amour n’avait rien abîmé encore. Il saisit le verre de la main de Valérie, l’avala d’un trait et sortit. Il déambula jusque chez lui. La ville lui apparut à la fois jeune et vieille.

 

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