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Dissertation par Sophie Ricard
La Deuxième
Guerre
mondiale a affecté plusieurs sphères de la société québécoise, notamment
celle de la littérature. Cet événement historique devient alors un
personnage actif qui influence l’évolution des personnages. D’ailleurs,
dans les œuvres littéraires des années 40 à 60, les personnages
canadiens-français prennent conscience de leur aliénation et tous tentent de
s’en affranchir. Alors, est-il vrai de dire que les personnages
canadiens-français perçoivent leur salut dans la guerre dans les pièces de
théâtre Les Fridolinades (1943) de Gratien Gélinas et Un simple
soldat (1958) de Marcel Dubé? Ces deux œuvres théâtrales situent leurs
personnages dans le contexte de
la Seconde
Guerre
mondiale soit pendant la guerre pour celle de Gélinas, soit à la fin pour
celle de Dubé. Cependant, Gélinas dessine une caricature ironique des
Canadiens français à travers trois femmes travaillant de nuit dans une usine
d’avions qui militent pour le rôle des femmes dans la société québécoise.
Dubé, lui, dramatise la situation d’un voyou resté au Québec et d’un
soldat canadien démobilisé sans avoir combattu à la guerre déjà terminée.
Ceci étant dit, la réponse à la question se critique par le fait que les
personnages canadiens-français perçoivent
effectivement une amélioration future dans leur condition grâce à la
guerre, mais en réalité, leur sort ne s’améliore que partiellement.
D’abord, il est vrai que les personnages canadiens-français perçoivent
leur salut dans la guerre. Cette amélioration est justement perçue comme
l’indépendance engendrée par l’argent. En effet, la guerre offre
l’opportunité à la partie de la population québécoise qui reste au pays
de s’enrichir en travaillant. Cette ressource monétaire permet évidemment
l’achat de biens matériels. Toutefois, elle promet davantage, c’est-à-dire
l’élimination de sa propre aliénation et donc, la prise de pouvoir sur sa
vie. Dans Les Fridolinades, le projet de Mme Labonté d’acheter
« un manteau en vraie imitation de mouton de perse d’Alaska »(p.11,
l.12) grâce à sa paye de « $32.00 par semaine »(p.11, l.16) dévoile
plus qu’un simple achat d’un produit de luxe ; il symbolise l’indépendance
monétaire de la femme face à son mari. Dans Un simple soldat, Émile
saisit sa chance de faire fortune dans le marché noir vu son refus dans
l’armée. Il affirme de cette manière son indépendance face à la société
puisque son revenu se fait sans la participation du gouvernement en plus de
provenir d’une organisation illégale. Donc, l’argent élimine la
soumission à celui qui gouverne et engendre une liberté d’actions.
De plus, l’accomplissement personnel des personnages améliore la
considération pour leur vie. La guerre est en réalité un prétexte de poser
des actes pour son bénéfice personnel. Les actions sont certes mises en
branle et dirigées au profit de la guerre, mais leurs effets valorisent
l’individu en soi. En d’autres termes, la guerre est l’outil des
personnages pour leur recherche d’identité. Pour ce qui est du premier
texte, la représentation par les femmes de leur travail à l’usine
d’avions militaires progresse tout au long de la lecture. D’abord, elles
sont présentes pour sauver la race, puis la famille, la civilisation, la démocratie,
la liberté des femmes et les droits des femmes. Autrement dit, elles tirent
satisfaction de leur rôle et de leur présence en usine d’autant plus pour
le progrès des droits des femmes que pour le soutien à la guerre. Pour le
second texte, le soldat Joseph pressent que la guerre peut lui donner une
identité. Il souhaite appliquer le principe suivant : « Un gars
qui se bat à la guerre, […] c’est un gars qui a une raison de vivre »(p.16,
l.6 à 8). Ainsi, Joseph est motivé par l’idée de participer à la guerre,
non pour contribuer au bien de l’humanité, mais pour son plaisir personnel
de connaître sa propre identité. De ce point de vue, les personnages
canadiens-français convoitent utiliser égoïstement la guerre pour s’épanouir
en tant qu’individu.
Cependant, de façon concrète, le sort des personnages canadiens-français
ne s’améliore que partiellement. Leurs résolutions face à la guerre mènent
à la détérioration de leur santé. En effet, l’espoir trop soutenu d’améliorer
leur condition provoque plutôt l’effet d’une dégradation de la
situation, notamment par un problème de santé. Dans sa pièce de théâtre,
Gélinas montrent clairement l’effet de balance entre le travail acharné en
usine et la santé physique. Justement, plus les femmes font de l’« overtime »(p.11,
l.30), plus leur santé est affecté les menant jusqu’à l’hôpital en
passant par « la toux à la fois profonde et sonore »(p.12, l.6)
de Mme Labonté. Mais, ce qui dirige les femmes vers la maladie est la
motivation de leur salut. La structure du texte est, en fait, présentée dans
ce sens. La discussion des femmes durant la pause débute sur le sujet du
travail, puis augmente d’intensité avec celui de l’argent et de son
pouvoir pour enfin atteindre son paroxysme avec des projets d’indépendance
pour la femme. C’est à ce moment que le sifflet de l’usine provoque un
retour à la réalité et que l’attention se tourne vers Mme Ladouceur qui
quitte l’usine avant d’être malade, destin inévitable pour les
travailleuses de l’usine. En d’autres termes, c’est leur désir d’améliorer
leur condition qui pousse les femmes à travailler dans les usines durant la
guerre et c’est ce travail qui les mène à maigrir, à tousser, à être
malade. Or, Dubé garde le même processus, mais Joseph subit les conséquences
par sa santé mentale. En fait, l’échec qu’un élément externe, soit la
guerre, lui offre son identité provoque la perte de raison de vivre.
D’ailleurs, il ne se considère même plus comme étant quelqu’un comme le
prouve le titre Un simple soldat. Le mot « simple » accorde
la signification que la seule caractéristique et définition de cet individu
est qu’il est soldat ; Joseph se considère alors comme rien d’autre
qu’un simple soldat. Donc, la santé physique et mentale détériorées empêchent
le salut de s’accomplir complètement.
En outre, les attentes envers la guerre engendrent des lacunes dans la
vie des personnages canadiens-français. La guerre, qui devait théoriquement
améliorer totalement leur condition, apporte certains inconvénients. Dans Les
Fridolinades, la perte de la valeur de la famille qui mène à la
destruction de celle-ci gêne la réalisation complète du salut. Le temps
demandé pour travailler à l’usine est du temps enlevé aux enfants et aux maris des mères employées.
C’est pourquoi le « mari [qui] doit quand même chicaner »(p.12,
l.25) et les « prises de bec »(p.12, l.29) détruisent les familles. Par
conséquent, indirectement par la guerre, un élément est éliminé à la
bonne situation des personnages. Dans Un simple soldat, suite à son
engagement totale dans la guerre, Joseph est sans emploi vu que la guerre est
terminée. Tout son monde s’écroule autour de lui en créant un vide. Cet
effet de vide se sent par la répétition du terme « rien », par
exemple « j’aime autant plus penser à rien »(p.16, l.36),
« Moi, je cherche rien »(p.17, l.4) et « c’est pas là
pour rien »(p.17, l.6). De ce point de vue, les lacunes qu’engendre
indirectement la guerre dans la vie des personnages empêchent la réalisation
complète de l’amélioration de leur condition dans le concret.
Enfin, les personnages canadiens-français perçoivent-ils leur
salut dans la guerre dans Les Fridolinades et Un simple soldat?
En ce qui concerne la pièce de théâtre de Gélinas, les personnages
entrevoient effectivement en la guerre la possibilité de faire progresser la
situation des femmes notamment grâce à l’indépendance que promet
l’argent et la valorisation du travail des femmes en usine. Cependant, les
faits concrets montrent que la manière dont les femmes agissent apporte des désavantages
majeurs comme la maladie et la destruction de la famille qui empêchent le
salut visé de se réaliser totalement. En ce qui concerne celle de Dubé, les
personnages pressentent leur salut dans la guerre par l’intermédiaire de la
fortune pour Émile et de la recherche d’identité qui valorise la vie pour
Joseph. Mais, la réalité fait en sorte que ces hypothèses ne se réalisent
pas complètement à cause de la détérioration de la santé mentale de
Joseph et du vide qui lui enlève toute raison de vivre. Le résultat de cette
analyse n’est pas surprenant vu le contexte dans lequel les œuvres ont été
écrites. En effet, ces pièces de théâtre sont écrites en 1943 et 1958.
Elles sont donc imprégnées des conditions de la ville et de la crise de
valeurs qui en découle. Les personnages canadiens-français de l’époque
souhaitent alors se libérer de leur pauvreté récemment prise en conscience
et vivre une vie meilleure. Cependant, tous échouent et se résignent à leur
situation immuable dans les textes de cette période, tout comme la famille du
Plateau Mont-Royal de Michel Tremblay dans, par exemple, Les Belles-Sœurs
qui ne pourront jamais se détacher de leur situation. C’est pourquoi les
personnages à l’étude espèrent leur salut, mais que la réalité leur en
empêche. Toutefois, la littérature québécoise a un vent d’espoir grâce
au premier roman d’Anne Hébert, Les Chambres de bois, qui tient le
personnage de Catherine, la première qui réussit à se libérer des
contraintes. Les Canadiens français, eux qui vivent des moments difficiles
comme la guerre et la pauvreté, peuvent heureusement s’identifier aux
personnages des œuvres québécoises qui réussissent à surmonter ces
difficultés. La littérature ne véhicule pas que des histoires fictives,
mais aussi des modèles d’espoir.
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