Addenda

In Nomine Filii


Soudain, éructant malgré ma bouche jadis silencieuse, je m'affaissai sous la lourdeur d'un fait livresque. Il faudrait le dire, le lancer, pour ne plus coltiner le fardeau du mutisme, pour ne plus que, sans avoir tenté quelque chose, le fruit d'une chair ne puisse prétendre au titre de fils.

Via Appia


Il reprit la route des courts espaces comme justement l'endroit où nul n'irait plus sans un malaise, tel celui qui marche sur une voie d'esclaves aux côtés de laquelle des corps illuminés enflamment le ciel, le goudron embrasé répandant une odeur âcre et piquante, la chair un parfum roussi et infernal. Les yeux bas, pour ne point apercevoir le supplice, la marche, l'empyreume, mais des pas lourds et endoloris par des kilomètres de martyrs silencieux, car la route dure; pourtant, parfois, un oeil , un seul, oserait s'élever et lorgner timidement non pas les êtres dont les chairs pendent, le feu; au contraire, la fumée qui aussi s'élèverait, en aspergeant la contrée de cendres.



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Sonnet I


En vos larmes, marchez, et lancez sur le torse
Un suave cri d'alarme avec le fardeau mien,
Pour, laborieusement, beauté souffle d'un rien,
Que subsiste le goût d'une royale morce.

Sur la rougeur pavée, d'où le mordant s'efforce
D'atteindre et d'extraire un velours méridien,
Votre langueur portez, ainsi qu'il m'en souvient,
Comme fleurs de vos pleurs jusqu'au sang de l'écorce.

Pour nous abstraire enfin près de subtiles tours
Dans le germe, à boiter, l'écrasement des jours,
Dans ce sentier crucial, ou purpurine image

Toute essence de ru telle veine des chairs,
Voudrez-vous, déjetée, quel que soit le sillage,
Sous nos voûtes ternies, cristalliser les airs?


Sentiments maternels


Qui songerait encore à des accents voilés comme ceux qui me jettent hors de mon cercle de respiration, à ces essoufflements niant la banalité dans le prolongement d'un râle; la mort elle-même atteinte au plus faibles des maillons, le viscéral égorgé, la plainte qu'un enfant esquisse sur le sein famélique d'une mère sans nourriture ni lait, qui ne peut s'empêcher d'entailler à coups de griffes ses propres chairs pour rassasier sa progéniture sinon de blanc du moins de rouge?
Quand je la vois, son oeil terne, de s'être trop rongé les ongles, quand je la devine et entends presque ses cris si lointains en elle, qui se terrent quelque part afin de laisser place à la détresse du mâle rejeton, lequel n'a pas la force de téter tout le sang qu'elle lui voudrait offrir, alors je m'évanouis aussi, accompagnant fils et mère dans le sentiment contradictoire d'un besoin de silence et de hurlements.
La gorge pécheresse n'a pu se lacérer plus longtemps, les ongles trop courts déjà, mais elle s'est taillé des lames, et a oublié ses larmes, et mange maintenant ses doigts tandis que les miens tracent des lettres qui envahissent nos trois mutismes insupportables.

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Papeterie charnelle
Prends le japon fébrile où je m'étends,
Le vergé luit au rythme que tu fends;
Ébranle gîte et lit de feuilles fauves;
Les marques se fonderont aux alcôves.


Subreptice

Parfois une dame, fleur de peau et parfum charnel, s'aventure dans les liens de l'outrage, jure qu'elle y restera, ne se peut résigner au meurtre de soi qu'il exige, à l'esclandre de ses sens, à pourrir jusqu'aux larmes sèches des élans élémentaires, les premiers; et, par la faculté d'agoniser perpétuellement, me surprend dans son piège où je me plais encore mieux qu'aux maillons oxydés de mes propres rumeurs. Son piège bien pourvu, une jambe qui me délasse, qui, folle et royale de ballade, me saisit.



Mare et ris, louons qu'elle se touche

J'y pris la veste d'une vestale sans religion mais tellement contrainte par son corps qu'elle devait bien nier dieux et fausse raison; ce temple, j'y regardai les dessous de sa parure aussi, y sentis les soupçons des sueurs inemployées, perdues pour les assassins des jouissances solitaires, et, surpris par ce que j'y découvrais, je passai le temps d'un envol à l'imaginer seule dans son propre plaisir.
Grince, tords ce cou que j'ostracise de mes désirs, élance vers l'arrière ce col battant et ce chef altier, sans pitié pour les regards malséants de l'impuissance. Allez, sensuelles méprises de mon ventre, images vertueuses travesties, malencontreuses rencontres de palpations non avenues, allez, allez. J'écourte tes dix ans, dix secondes suffisent.



Femme nue se baignant,
Alphonse-Étienne Dinet (1861-1929).
Femme nue se baignant (Alphonse-Étienne Dinet)
Baignade d'Éden

L'eau ruissellerait si elle était moins visible, cette apparition de vertige et son drap tendre dont elle s'enlace tout en se découvrant, le geste éclaté dans des directions contraires. Femme de lumière occultée, je te prends et t'enserre de mes lianes, ma jungle où, naturelle, tu pénètres le domaine de l'art.

Extrait d'une lettre à C***

Grosse journée, grosse semaine, enfin grosse vie. Tout est palpitant, et si d'aucuns s'aventurent à dire que rien n'a été accompli, je leur riposte de ma prégnante poigne qu'ils n'ont qu'à promener leur jalousie ailleurs.
Ai discuté avec H. Tranquille, hier soir, et, au-delà des refus globaux de toutes espèces, me suis plu en propos vagues au sujet de poèmes barbares, Leconte de Lisle, et d'une jeune parque, Valéry. Ah oui, aussi nous avons repeint l'appartement de Christian, une peau neuve pour le Bunker.
Tu parles de Tremblay, mais as-tu ri suite à Lévesque, dans le "Ici" de la semaine dernière ? Pourtant, Tremblay nous est autre chose. Marilou reste, Marilou la pièce, Marilou la lecture, la nuit au lit, tous deux à s'échanger les répliques, le rire et l'extase qui s'entremêlent avec des bouteilles solitaires accumulées sur une table, avec des chatons qui empêchent délicieusement le sommeil.

Ma p'tite Carole

Mes neuf ans, l'insomnie en pleurs, les larmes juvéniles d'une impulsion amoureuse, puérilité peut-être, l'aimer sans la toucher, sa rareté, une mélodie sirupeuse qui nourrit le flot oculaire, ces françaises paroles de Cabrel qui attendrissent l'âpreté de mon aphonie d'alors: Carole. encre4.jpg
Ces nuits où mon corps se retournait dans le vide de mes draps trop personnels, ces nuits où je meublais mes divagations avec les désirs d'une vieillesse qui t'aurait séduite, Carole, Carole, désirs qui t'auraient étreinte malgré mes neuf ans, charge de mon inexpérience, ce frein dont mes regards s'habillaient pour mieux fuir tes propres regards qui s'esbignaient ailleurs, sur celui qu'il m'a fallu frapper avec l'impétuosité de ma décennie initiale, l'estomac du rival qui se serre, ses larmes de douleurs qui apaisèrent mes insomnies lacrymales.
Il a fallu, ce Serge, le frapper, ce Serge qui, aux balançoires du primaire, de la prime école, du lieu des premières délices aux amours infidèles, il m'a fallu cogner, et exorciser les râles de mon ventre incontrôlé, mes tripes lacérées par ta main qui, ingénument, en tenait une autre que la mienne.
Chaque fois qu'il prenait, ce Serge, ton dos, pour le lancer plus haut, toi sur la balançoire, je rageais, moi, appuyé sur un autre des manèges de la cour d'école, et je pensais te prendre, ton dos, lui donner une poussée, être celui à qui tu demanderais d'être moins enthousiaste dans ses élans; mais Serge reçut cet élan que je couvais. Jalousie fatidique. Lorsque la douleur le força de s'accroupir, de s'effondrer sur lui-même, sur le linoléum de l'école auprès des casiers jaunes, j'ai pu renaître en substituant à la violence de ma pulsion prépubère insatisfaite la violence de la pulsion animale de l'homme qui refuse de vivre en pure perte, lorsqu'il a dix ans, six cents nuits d'insomnie.

Quatrain


Face à moi au pourtour blanchâtre par le feu,
Cendre nue sur la table avec une fumée,
Fébrile j'affranchis les sous-sols lumineux
Qu'en cigarette pleine aurai tant consumée.

Stagne


Selon une anecdote racontée par André D., et selon l'amitié que je lui porte.


L'Angoisse apparaît rapidement quand vient le moment d'envahir l'intimité d'un vide; la sécheresse est à craindre lorsque l'individu dont on s'occupe n'a rien d'autre à offrir que le peu qu'il lui reste et duquel il est fort probable que nul ne se repaîtra. L'Angoisse

Je parlerai de ses cigarettes, et du seau de liquide, pour éviter l'incendie, les nombreuses cigarettes, la fumée donc, achetées une fois le mois, lors de l'effrayant détour que l'aide sociale lui imposait; les centaines de mégots, noyés dans leur poussière, l'odeur marécageuse d'un cendrier aqueux, un seau de ménagère sans balais ni vadrouille, où les agglomérats de cendre se rencontrent en de fétides preuves de la fumigène désertion du locataire. Car, jamais, il n'avait osé prétendre à la possession du territoire où il séjournait, ce laps spatial où ses membres se contentaient de pendre, la jambe tremblant parfois, le cou ancré, la tête pourtant pleine de ses redécouvertes de lui-même. Toute vie, instable malgré tout mais en sous-entendu, semblait s'écrouler au rythme de la saturation du seau: la décantation d'une cendre comme la volonté de se déposer en zigzags.

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Et dans son fauteuil, il avait vieilli, et vieillissant, il avait regardé cette rue qui lui était devenue plus que familière: naturelle, inéluctable. Des commerces, un marchand de légumes, ses boîtes de carton vides, et des pleines aussi; des fruits qui fermentaient, les insectes et les humains, en un bourdonnement similaire. Des étrangers, du reste, dont il n'avait jamais saisi que l'apparence, les déplacements entre les étals qui, installés sur toute la largeur du trottoir, à chaque jour, se vidaient et, invariablement, se voyaient remplis, surchargés à nouveau, le soleil qui du matin jusqu'au midi, meurtrit les épicarpes, brunit et tanne les peaux.
De son troisième étage, il imaginait le langage des badauds et chalands, galimatias et salmigondis, rien à comprendre, tellement il ne parlait plus depuis longtemps, encore qu'il lui eût fallu que les mots entendus lui fussent connus, ce dont il doute encore. Il était arrivé là par hasard, il y a quinze ans, après la faillite et un voyage avorté, par impuissance, peur du départ; ses premiers jours, au contraire de ceux-ci, avaient été marqués d'une agitation, il n'en subsistait que le souvenir, que le retour sur ces anciennes idées. Ainsi l'ouverture de la porte tournante, le flot des voyageurs, pressés, compactes il y a quelques instants, se déversant au dehors d'une bouche qui les comprenait, comprimait sans qu'ils pussent se libérer du train train souterrain. A chaque fois, lorsqu'il prend l'escalier mécanique, qui roule, en quelque sorte, qui l'avale, lui aussi; à chaque fois, avant qu'il ne pose le pied sur cette plaque de métal comme mortaisée, à chaque fois, un vertige, le sentiment de ne plus se contenir, d'avancer à son corps défendant, le bruit, les moteurs, le dérapage, la journée physiquement engouffrée dans la répétition d'un trajet aux nulles destinations. Les gens parlent trop fort, se déversent, bien que la substance n'y soit pas, bien mal, l'obligeant à écouter, retenir, retenu par le discours, englué alors sur le banc du métro, collé aux paroles de ce veston qui explique à la jupe l'agenda de la veille, celui du jour courant, les trois réunions, un désir pernicieux et inavoué d'elle, le dîner avec le responsable, le vide. A chaque fois, le matin, avant de partir pour le travail, à chaque fois, la certitude du contact, vain, à tous les matins chacun déballant son sac, l'envie incoercible de dormir, par la fatigue, le front perdu, caché derrière les fausses nouvelles d'un semblant de journal, la bagarre pour l'obtention du haut privilège de s'asseoir, le désastre du déplacement.
Le visage de Jovien, s'il eût été aperçu en pleine lumière, car la pénombre lui seyait mieux qu'à quiconque, aurait présenté les marques de l'adolescence, des myriades de crevasses, l'orange. Il se souvient de cette habitude, percer ces furoncles, d'en faire jaillir le pus, inlassablement, et, alors que la plaie est sèche, d'en manger les tissus régénérés, le sang coagulé; plus loin que les ongles, de grignoter ses lésions faciales; ce besoin maladif et de se dévorer, comme pris avec lui-même, ce visage, collé à la fenêtre, les doigts qui désormais jaunissent de clopes en tiges, la langue enfumée et pâteuse.

Aperçu d'une poétique

Poésie, ou le mélange qui réunit les nombreuses disparates sans lesquelles s'évanouiraient les détails baignés dans l'uniforme. Le choc. Poésie, comme un filament nébuleux qui culmine au moment où la structure du fragile tissu de la pensée se dessine tout en s'éloignant de la compréhension immédiate. Baigner l'idée dans la torpeur présupposée de l'indistinct afin d'en faire jaillir, par fulguration, la mémoire, soudaine, des courbes sinusoïdales de la jouissance esthétique. L'ensemble assimilé au moule languissant du langage.

Salace

Arrogance2.jpg Force vivace, attrait de chair,
Au sein de qui ma prétention,
Soupçon de vol au bord de l’air,
Race, placide tentation,
Marge en laquelle je planais
Tant de ta moelle tu donnais
Soupirs de marbre avant l’antienne
En calme bourreau ; mais dévasté
Suis, d’avoir rompu chasteté,
L’incontinence qui est la tienne.
Rustre but d'élévation


Charge le rustre, froideur, intègre manière de composer le résultat, volutes je vous convoque aux festins pluriels des putrescences, pourrir comme tout, mémoires défaillances d’indignes noirceurs de pages, fortunes qui délaissent le meilleur des souffrances, ainsi que dans l’inconditionnel se prépare le geste et ne se définissent que peu d’accords aux viles vertus de la bassesse supérieure qui s’accouple en verseaux dominants le vase clos des avances où subsistent les frasques et retors la jambe et retorse la jambe se courbe sur son propre séant de forme et rythme les forfaitures qui délassent à tout faire délire d’alcool sans précision ni structure, un rien qui provient du tout pour le faire.

Sous Whisky


J'encore
Et tant suis,
Pourtant le faire;
Reste la vierge
qui en flux se perd.
Elancee2.jpg
Captation


Tricole, maculée, substances irisées,
Ma racoleuse blême aux formes blanchâtres ;
Notre courbe fantasque et nos lignes brisées
Ne sont que le reflet de nos liens que tu châtres.

Et moi, vermeil en mon sang de fidèle écolâtre,
Je me tourne entre rets, nœuds de mailles prisées,
Tant ton filet charnel de liqueurs abusées,
Par le blanc répandu, se prolonge dans l’âtre.

Soûle, encore, des joncs que j’avais conquis,
Au martyr d’une plaine et soupçon de maquis,
Tu déployais ta seine, aux colles enivrantes ;

M’y pendrai, à nouveau, sous l’aimant de ton sein,
Comme terre et abysse, en sous-couches vibrantes,
Mélangeant alcool, corps, pour le même dessein.

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