Debout
devant le zinc
Sur le coup de dix heures
Un grand plombier zingueur
Habillé en dimanche et pourtant c'est lundi
Chante pour lui seul
Chante que c'est jeudi
Qu'il n'ira pas en classe
Que la guerre est finie
Et le travail aussi.
(J. Prévert, Et la fête continue)
La vie s'écoule, la vie s'enfuit
Les jours défilent au pas de l'ennui,
Parti des rouges, parti des gris,
Nos révolutions sont trahies.
Le travail tue, le travail paie,
Le temps s'achète au supermarché
Le temps payé ne revient plus,
La jeunesse meurt de temps perdu.
(Anonyme belge durant une grève
sauvage en Wallonie au début de 1961)
La
conception qui veut que des ages primitifs aux sociétés féodales l'homme
vivait dans une famine permanente et qu'il passait sont temps à survivre est
largement controversée, les sociétés traditionnelles étant très clairsemées
et proches des ressources naturelles. Mais les vestiges d'une activité
"primitive" sont trop rares et lointains pour les saisir avec précision
et nous en savons plus sur l'activité déjà muée en travail. Même avec le développement
de sociétés scindées en classes, l'esclave dans l'Antiquité grecque ou
romaine n'est pas accablé de travail. Quand on considère le nombre d'esclaves
pour les domaines à exploiter, on se rend compte du faible rendement. Par
ailleurs, le maître prend généralement soin de ses esclaves parce qu'ils représentent
une richesse à ménager. Bien entendu, il y a des galériens ou des esclaves
dans les mines (de sel, par exemple) ; mais il faut se rappeler que ce sont
presque toujours des esclaves qui ont été condamnés, et c'est en tant que délinquants
qu'ils effectuent des travaux dangereux ou épuisants. Nombreux sont les
esclaves qui exercent des professions importantes (avocats, médecins,
professeurs, gérants commerciaux) et qui accèdent aux plus hauts degrés de
l'administration. Ce qui fait finalement de l'esclave un esclave, ce n'est pas
que son travail soit nécessairement intense et astreignant, mais qu'il
reproduit l'esclavage. Les esclaves ne reproduisent pas seulement les moyens de
subsistance d'eux-mêmes et de leurs maîtres, ils reproduisent aussi les moyens
de l'esclavage, en particulier les habitudes de soumission à l'autorité du maître.
Quant au travail de l'artisan, il ne représente pas encore le caractère
moderne d'activité séparée exécutée par des êtres atomisés. Même pénible,
il garde souvent une dimension culturelle qui dépasse son contenu même et
situe le travailleur dans un tout : il assure la reproduction d'un ordre du
monde vécu comme spirituel, c'est à dire où l'activité a son sens en dehors
d'elle. Le cordonnier fait plus que des souliers : son travail fait partie d'une
totalité où il prend son sens. On peut y voir une richesse, mais aussi une
contrainte pesant sur les hommes. L'élément unificateur de cette activité muée
en travail est hors de leur portée : la religion et le pouvoir en ont seuls la
charge. Cette dépendance porte en germe la soumission à des forces de plus en
plus lointaines : l'argent, l'économie, l'Etat-nation,... Cette soumission
croissante s'appuiera sur plusieurs thèmes qui composeront en quelque sorte la
pensée moderne : l'intégration dans la nation, le culte du progrès, la
valorisation du travail et sa concentration dans une couche définie de la
population. Au Moyen-Age, l'éthique du travail puisera ses sources dans la
communauté rurale où les paysans et artisans ont leur place à côté des
guerriers, nobles et prêtres.
Plusieurs siècles d'imprégnation seront nécessaires pour que l'idéologie
du travail prenne une place centrale dans la société. Différentes forces
organisées symboliseront cette évolution
tout en y participant activement, en particulier l'église et la maçonnerie
(compagnonnage).
Pendant le Haut Moyen Age, l'Eglise contrôle le temps.
D'abord le temps de l'année : les cintres voutés des cathédrales
l'illustrent, par un calendrier gérant les tâches spécifiques des douze mois
en termes d'agriculture, d'élevage et d'artisanat. Puis le temps journalier, en
particulier au travers du contrôle du temps urbain qui est aussi le temps
artisanal : temps de travail (apparition des cloches à l'époque mérovingienne,
fixation des saints chômés) et temps de la fête. Ultérieurement, ce sont les
pays protestants qui découvrent le temps de travail comme facteur structurant
la société, au lieu par exemple des liens de parenté ou de la pratique
religieuse. Le protestantisme dépouille la religion des rites, isole l'homme,
donne à l'individu le travail comme raison de vivre, en fait la base de la
collectivité.
Parallèlement, la franc-maçonnerie développait au sein des classes
dominantes et/ou montantes sa propre valorisation du travail, répercutée parmi
les ouvriers et artisans par le compagnonnage. La Prière au Travail, composée
par J. Chabert dit Bressau l'Estimable (J. Godart, Le Compagnonnage à Lyon,
1903) en témoigne :
"Compagnons,
mes amis, mes frères, élevons nos cœurs dans une commune pensée pour
glorifier le Travail, la première et la plus haute vertu du compagnonnage.
"O
Travail ! Devoir sacré de l'homme libre ! Force et consolation des cœurs généreux
! Toi qui préserves des passions lâches et mauvaises, toi qui rends plus
douces au cœur les caresses de l'enfant et l'affection de l'épouse, sois
glorifié ! C'est toi qui nous donnes l'estime de nous-mêmes et nous fais
meilleur pour les autres ! Tu nous protèges contre la corruption du vice, tu
nous assures la Liberté, tu nous enseignes l'Egalité et tu mûris nos âmes
pour la divine Fraternité !
"Sois
glorifié, ô Travail ! Sois béni par tous les enfants du Compagnonnage pour
tes présents du passé et sois béni pour les bienfaits de l'avenir."
Ce travail, glorifié par le compagnonnage a un contenu bien précis. Il
se situe au sein des relations entre acheteur et vendeur de la force de travail.
Le compagnonnage participe à l'institutionnalisation du travail salarié au
travers de l'embauche. Contrôler l'embauche, ce peut être maintenir le pouvoir
d'achat de l'ouvrier face à des tentatives d'empiètement de son employeur,
mais c'est surtout introduire une relation contractuelle entre eux nécessitant
l'existence d'une organisation médiatrice garantissant un minimum de protection
sociale. Ainsi, au delà du désir d'accomplissement professionnel, ce besoin de
protection contraint les apprentis à l'institution compagnonnique. Ainsi également,
se structure une hiérarchie permettant le recrutement de nouvelles couches
d'employeurs parmi les ouvriers. Les gravures maçonniques et compagnonniques
symbolisant les différentes étapes de l'initiation se concluent généralement
par la représentation de l'initié vêtu "en bourgeois", contemplant
avec une certaine distance les simples prolétaires attachés à leur tâche,
revêtus eux du costume de travail symbolisant leur servitude. Comme le notent
Barret et Gurgand dans "Ils voyageaient la France" :
"Papiers en règle, encore faut-il que les affiliés portent une tenue
convenable. Il s'agit à la fois de traduire une exigence morale et de se
distinguer du prolétaire sans ambition. L'habit aussi fait le compagnon. On
ressemble à ce qu'on veut devenir, et
ces ouvriers en redingote et huit-reflets, bientôt maîtres dans leur art,
portent déjà la parure respectable du bourgeois".
Cette domination religieuse et progressiste ne cadre pas nécessairement
avec les croyances coutumières de populations imprégnées de paganisme et de
polythéisme (bien que la superstition des campagnes ait favorisé cette
domination - au prix de quelques aménagements - jusqu'à très récemment).
Cette contradiction a plus ou moins de conséquences suivant les lieux et les époques,
ainsi:
*
Au XVI siècle, en Allemagne, dans les revendications de la guerre des paysans:
confiscation et partage des biens ecclésiastiques,...
*
Un siècle plus tard, en Angleterre, où suite à l'occupation de l'église de
Walton on Thames, un groupe de journaliers se rassemble sur la colline de
Saint-Georges (près de Londres), le 1° avril 1649, pour signifier que "c'est
indéniablement affaire de justice que le peuple travailleur puisse bêcher,
labourer et habiter sur les communes, sans avoir à louer ni a payer une
redevance à quiconque" (A letter to Lord Fairfax and his Council of
War, texte rédigé par Gerrard Winstanley). Le choix du dimanche pour
mener cette action souligne symboliquement le refus des pratiques religieuses
imposées par l'église. Dans les deux années qui suivent, Winstnaley publie
une série de pamphlets, au nom des "méprisés de la terre". Dans
"La loi de la liberté, présentée sous forme de programme, ou la
restauration du véritable système de gouvernement", il développe l'idée
que "lorsque l'humanité commença
à acheter et à vendre, elle perdit son innocence ; et les hommes commencèrent
alors à s'opprimer les uns les autres et à frauder leur droit naturel".
Dans "The Saints Paradice" il écrit qu'"une fois la terre redevenue trésor commun... il adviendra que nul
n'osera chercher à dominer les autres, nul n'osera tuer son prochain et ne désirera
posséder d'avantage de terre que son voisin". Et dans "A
Watch-Word to the City of London", "tous les hommes se sont dressés pour conquérir la liberté... et ceux
parmi vous qui appartiennent à l'espèce des riches ont peur de la reconnaître
car elle s'avance vêtue des habits du rustre... La liberté, c'est l'homme résolu
à mettre le monde à l'envers, comment donc s'étonner que des ennemis
l'assaillent...". Cette volonté d'un monde désacralisé, mis à
l'envers, fut celle des Nivelleurs et des Divagateurs :
"Ils parlent de Dieu à tort et à travers ; mes semblables croyez le
bien,
Il
n'est point de tel croquemitaine ; il n'est création que de Nature.
Nous
savons que tout sorti du néant, et retournera à l'état où il fut jadis,
Par
le seul pouvoir de la Nature ; et que ceux-là mentent grossièrement qui
parlent d'espoir d'immortalité.
Q'ils
nous disent donc ce qu'est une âme, alors nous tomberons d'accord avec ces fols
au cerveau malade."
(Chant
de Noël des Divagateurs, 1650)
Pour
ces divagateurs qui s'abordaient par l'expression "mon semblable"
-pour souligner l'unité avec l'humanité entière- les hommes n'ont aucun
besoin "de pitoyables secours dispensés de l'extérieur" comme
sermons, communions,... Parmi les porte-paroles des Nivelleurs et Divagateurs
-la plupart arrêtés en 1650-51- on peut citer Georges Foster préconisant
"l'établissement partout d'une société sans classes", John Pordage
"opposé à la propriété privée,
aux rapports de domination qui existaient entre gouvernants-sujets,
maris-femmes, maîtres-serviteurs, etc...".
De cette lutte entre deux visions incompatibles du nouveau monde à
inventer, on sait ce qu'il advint et qui furent les vainqueurs. Au travers de
cette victoire, c'est toute l'idéologie d'un monde en gestation que l'on voit
se profiler. Idéologie dont les maîtres (!) mots seront travail et progrès.
Idéologie qui sera une des inspirations de ce que l'on nommera le mouvement
ouvrier.
Il
faut, avant toute réflexion sur le travail dans notre société prendre
conscience de tout ce qui y est dominé par l'idéologie du travail. Comment
s'expliquer, en effet, d'abord la mutation mentale et morale qui consiste à
passer du travail peine et châtiment ou nécessité inévitable au travail
valeur et bien ?
Tout d'abord le travail devient de plus en plus pénible, avec le développement
industriel, et apparemment plus inhumain. Les conditions du travail empirent
considérablement en passant de l'artisanat, et même de la manufacture (qui était
déjà dure mais non pas inhumaine) à l'usine. Celle-ci produit un type de
travail nouveau, impitoyable. Le travail devient plus envahissant: il recouvre
toute la vie de l'homme. L'ouvrier est en même temps obligé de faire
travailler sa femme et ses enfants pour arriver à survivre. Le travail est donc
à la fois plus inhumain qu'il ne l'était pour les esclaves et plus
totalitaire, ne laissant place dans la vie à rien d'autre. Il apparaît pour
les ouvriers comme une sorte de fatalité, de destin. Il était alors
indispensable de compenser cette situation inhumaine par une sorte d'idéologie
qui fasse du travail une vertu, un bien, un rachat, une élévation.
Cette diffusion du "Travail-Bien" est d'autant plus nécessaire
que la société de cette époque abandonne ses valeurs traditionnelles. DE ce
fait il faut rapidement créer une idéologie de substitution, un réseau de
valeurs dans lequel s'insérer. Pour les bourgeois, la valeur va devenir ce qui
est à l'origine de leur force, de leur ascension. Le Travail. Pour les
ouvriers, il faut aussi leur fournir ce qui est l'explication, ou la
valorisation, ou la justification de leur situation, et en même temps une échelle
de valeurs susceptible de se substituer à l'ancienne. Ainsi, l'idéologie du
travail se produit et grandit dans le vide des autres croyances et valeurs.
Mais il y a un autre facteur: est reçu comme valeur ce qui est devenu la
nécessité de croissance du système économique, devenu primordial. L'économie,
vers le XVII°-XVIII° siècle, devient dans la pensée des élites, et pas
seulement de la bourgeoisie, le centre du développement, de la civilisation.
Or, ce qui est le facteur déterminant de cette activité économique, la plus
belle de l'homme, c'est le travail. Même lorsque ce n'est pas encore clairement
formulé, nombreux sont ceux qui pensent que le travail produit la valeur économique.
Il fallait bien que cette activité si essentielle matériellement soit aussi
justifiée moralement.