Généalogie des Thibault

dimanche 25 septembre 2005

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Ile de Ré

Ile de Ré

Pont entre l'Ile de Ré et La Rochelle

Pour plus de renseignements sur le pont reliant l'Ile de Ré à Larochelle, visitez les deux adresses suivantes:

http://www.photos.bernezac.com/Re_cat_01.htm

http://www.structurae.info/structures/data/index.cfm?ID=s0002369

 

 

Notre ancêtre François est originaire d'Aunis, plus précisément, de la Flotte, sur l'île de Ré. (Vous trouverez sur le net toute l'histoire de l'île en faisant la recherche Histoire de l'Île de Ré, France)

Pour connaître l'histoire de nos origines et la signification de nos armoiries naviguez vers:

 

 

 

Dans les pages qui suivent je vais ajouter des histoires de St-Mathieu, de mon enfance. J'invite tous ceux qui ont des histoires à raconter concernant nos familles de bien vouloir me les faire parvenir, je me ferai un plaisir de les ajouter aux miennes. Il serait agréable que ce site soit alimenté et partagé par notre grande famille.

 

Liens vers les différents titres:

LacStMathieu

Photos du lac St-Mathieu( http://membres.lycos.fr/saintmathieu/panorama.htm

                                         http://membres.lycos.fr/saintmathieu/tourisme.htm

Incidents de boucherie

La politique à St-Mathieu

Les pionniers de l'aviation

L'industrie du bois

Les inventions de Jean-Baptiste Jean

Les corvées

Le mariage d'Omer Thibault

La cabane à sucre

La légende de la Corriveau (spécial que je vous invite à lire)

 

Le lac de St-Mathieu

Le lac St-Mathieu fut nommé ainsi ou surnommé ainsi, sûrement pour lui prêter une plus grande facilité d'identification, et peut-être pas comme on pourrait être enclin à le croire, par manque d'imagination. Je croyais qu'on l'avait nommé ainsi pour l'identifier à la paroisse. Mais, vu que la paroisse de St-Mathieu a été fondée en 1858 (en détachant de St-Simon le territoire composé des troisième, quatrième et cinquième rangs), cela me semble peu probable. Quel nom portait ce lac avant la séparation ? A-t'on donné à la paroisse le nom du lac ou donné au lac le nom de la paroisse? Eh bien non. Officiellement ce lac se nomme toujours, le lac St-Simon, le nom de la paroisse dans laquelle il était situé lors de la fondation de St-Simon. Mais l'usage a voulu que l'on le nomme le lac St-Mathieu depuis que ce territoire a changé de nom. Il aurait sûrement été facile de lui accorder un patronyme plus élégant ou plus pittoresque. Il existe dans la province de Québec des milliers de lacs dont certains sont très petits et presque indignes de mention, et qui pourtant, portent des noms qu'ils ne semblent pas avoir mérité par l'honneur

Le lac St-Mathieu est l’un des plus beaux lacs que je connaisse et, sa forme autant que son site, auraient pu inspirer plus d'un poète. Il ne s'agit pas d'un lac rond, long ou penché, lac des aigles ou à la truite. Il s'agit de deux lacs réunis qui ont toujours fait l'unité; LE LAC! En forme de L, qu'on y retrouve à, à peine deux milles de sa tête, ( on a toujours surnommé son extrémité près des Trois-Pistoles; la tête du lac) à l'endroit que l'on appelle; la pointe, une belle plage sablonneuse, sans aucun caillou, où l'on peut avancer très loin dans l'eau sans peur d'y attraper une profondeur soudaine, ou quelques dangers que ce soit.

Note: Il est  dommage que depuis quelques années des  gens peu soucieux du respect des autres et de l'environnement ont cassé de nombreuses bouteilles de bière tout au long de la plage rendant celle-ci très dangereuse pour les marcheurs et les baigneurs. Au nom de l'intelligence, qu'on menotte les imbéciles!

En face des bâtiments d'Edmond Dionne se situe un terrain marécageux de quelques centaines de pieds de large, qui traverse le lac en sens nord-sud, séparé par une petite rivière qui permet l'écoulement de l'eau entre les deux lacs. Ce terrain marécageux est composé d’un espace solide sur beau sable fin, côté ouest. En plus d'offrir une autre excellente plage, ce terrain a permis aux défricheurs d'ériger une route qui, à l’aide d'un pont de bois au-dessus de la rivière, leur a évité, ainsi qu'à tous leurs descendants, l'obligation de faire le tour du lac dans un sens ou dans l'autre, pour accéder aux terres du côté sud; le quatrième rang. Autrement, il aurait fallu contourner la décharge du lac à l'est pour avoir accès à notre partie du quatrième. Ou aller contourner la tête du lac par les routes de Trois-Pistoles, pour avoir accès aux autres terres plus rapprochées de la paroisse de Ste-Françoise (située au sud de Trois-Pistoles). Le côté sud du lac,  était divisé en petits lopins de terre sur lesquels on avait défriché de petits espaces dans les parties cultivables, afin d'agrandir les terres des cultivateurs, qui pour la plupart, demeuraient au nord du lac. Souvent à plusieurs milles de distance par la route, mais à quelques arpents seulement l'hiver sur les glaces. C'est pourquoi on y avait construit de petites granges pour emmagasiner les récoltes, jusqu'à ce qu'on puisse les transporter à la grange principale en hiver, lorsque les glaces étaient prises; (lorsque les glaces étaient assez épaisses pour être sécuritaires).

Nos ancêtres, en défrichant leurs terres de façon bien ordonnée, à des endroits précis autour du lac, avaient cru que le génie de l'homme donnerait au lac ce qui lui manquait: de beaux champs bien cultivés, des animaux s'abreuvant à ses rives, se baignant dans ses eaux, se nourrissant de la verdure de ses abords. Des maisons, des granges, des familles qui se nourriraient de ses poissons, en plus de se servir de lui comme grand espace où l'on pourrait s'adonner à des loisirs multiples. Plus tard, lorsque le besoin s'y fit plus présent, on dut contempler ses désirs en érigeant une route et un pont sur cette partie marécageuse qu'on appelait encore «la passe du lac» dans les années 1940.

Mais le lac lui, qui avait déjà survécu par lui-même depuis des millions d'années, était bien celui qui avait eu le temps de bien préparer la venue de ces quelques habitants, qui peupleraient et aménageraient ses rives, avec tant d'attention et de menus détails. N'eut été la façon dont il s'est formé, et la situation qu'il s'est donnée, il aurait pu n'attirer personne et demeurer dans l'anonymat comme d’autres inconnus, qui pourtant continuent jour après jour d'alimenter les rivières qui font tourner les centrales électriques, d'alimenter les fleuves et les océans; assurant ainsi, la continuation du grand cycle de vie de l'univers.

Ce lac ressemble à un L qu'on aurait allongé par la tête, de l'autre côté de la passe, à l'est. Le coin intérieur du L ou de l'équerre se trouve du côté ouest à environ trois milles de la passe. A cet endroit, le lac s'élargit d'environ un mille (il est difficile d'arriver à des mesures justes car au moment où ces plans ont été dessinés par le créateur, les mesures anglaises et même métriques n'existaient pas encore, alors je devrai demeurer dans l'à-peu-près). C'est à cet endroit précis que la plage est si belle. Sable fin et doux avec une pente si douce qu'on peut s'aventurer dans l'eau jusqu'au cou, à quelques centaines de pieds du rivage, sans avoir aucune crainte d'être submergé par des vagues ou perdre pied soudainement dans une descente abrupte, comme on en rencontre presque partout dans le reste de son contour. L'été lorsque l'eau était à son niveau le plus bas, nous avions l'impression de pouvoir nous rendre jusqu'à l'île, mais c'était impossible; à cause de l'eau qui devient trop profonde à cet endroit. Et aussi parce que le terrain autour de l'île devient boueux. Peut-être à cause de cette formation rocheuse qui a permis à la terre de s'agripper à ses parois, pour former l'humus nécessaire à l'ensemencement de graines, cet ensemencement qui devint une forêt de quelques centaines de mètres carrés au beau milieu de l'eau. Ah oui, cette île, quelle beauté!

L’île

L'île, c'est une belle petite miniature dessinée par la nature bien avant que les Japonais aient commencé à miniaturiser tout ce que les Américains avaient inventé. Cette île qui n'est que de quelques  centaines de mètres carrés de superficie semble parfaitement ronde. Illusion d'optique que l'on obtient à cause de la distance et le clapotement des vagues; effet qui fait perdre à l’œil la précision sur la pureté de l’image. Cette île fut acheté de la Seigneurie Nicolas Rioux, (Il apparaît curieux que le gouvernement n’avait pas encore fait l’acquisition des  cours d’eau, lacs et rivières à la fin des années 1930, et de plus que la Seigneurie Rioux existait encore mais je le tiens de Réal Dionne qui me l’a raconté le 22 juin 2004) par celui qu’on appelait l’avocat Gagnon de Rimouski. Réal me dit que M. Gagnon ne l’a pas gardée longtemps mais ne se souvient pas du nom de celui qui la lui a vendue en 1944.

Note: Les seigneuries ont été abolies en 1854, mais pour des raisons que je ne connais pas certains terrains non concédés demeurèrent la propriété des héritiers des seigneuries. Ma soeur, secrétaire de la municipalité du Cap-St-Ignace me dit qu'elle collecte encore des redevances seigneuriales de quelques sous par année sur certains lots.

 

Celui qui en était propriétaire en 1940 y fit construire une petite maison qu’on peut apercevoir du côté sud, le reste étant demeuré boisé. En 1944 Mme Dionne, épouse de Réal devint malade de tuberculose et fut hospitalisée au sanatorium de Mont-Joli durant un an et demi. Le médecin leur avait conseillé de se trouver un petit coin tranquille où elle pourrait aller se reposer durant sa convalescence. Réal était un jeune industriel florissant et il n’avait pas envie de lésiner sur le coût d’un tel refuge. Par hasard, l’île était à vendre et Réal en fit l’acquisition. Mais comme me le disait sa femme, «ce n’est pas à cause de cela que j’ai guéri». Néanmoins, il en fut propriétaire jusqu’en 1994; c’est-à-dire, durant cinquante ans.

 

 

 J’ai toujours vue cette maison peinte de blanc, et décorée de vert persienne. Cette résidence, occasionnelle, cadre bien dans son entourage composé de grandes épinettes et de sapins, verts bien sûr.  Tête au ciel, ils rendent grâce à la nature, survivant si élégamment, seuls sur ce petit amas de terre menacé perpétuellement par les vents, les vagues, la glace et le froid, au beau milieu de cette étendue d'eau sans cesse en mouvement.

 

L'Oncle Omer m'a dit que cette maison-château, que j'ai admirée depuis ma tendre enfance, avait été construite par l'oncle Donat Boucher. Pas surprenant qu'il fut entrepreneur en construction à Iberville durant les trente ou quarante années qui suivirent. Cette année-là, en 39 ou 40, Donat Boucher avait épousé ma tante Adrienne Thibault et, comme tous les jeunes de son âge, durant cette période de crise qui n'en finissait plus; spécialement dans la région du bas St-Laurent qui n'a jamais connu la prospérité, cherchait à effectuer de menus travaux pour assurer sa subsistance. Comme il avait un peu d'expérience et beaucoup de doigté pour les travaux de menuiserie et de construction, il obtint le contrat d'ériger ce splendide refuge sur cette île sans nom; au milieu d'un lac qui porte officieusement le nom de la paroisse. (Réal me dit que effectivement, Donat Boucher avait construit cette maison, mais il avait pris le contrat avec son frère Louis Dionne)

 

Tous les matériaux furent transportés  par canot de la terre ferme à l'île, me disait Omer Thibault. Ce qui est possible advenant que le contrat lui avait été octroyé à l'été ou à l'automne. Cela me laisse quand même septique car il aurait été tellement plus pratique de charroyer ces matériaux en hiver, sur la glace, avec des chevaux ou encore avec des camions mais je crois que les Dionne n’ont pas commencé à transporter le bois de sciage par camion sur les glaces avant 1944 ou 1945.  Je me souviens du temps où Réal et Onésime draguaient le bois, depuis la tête du lac jusqu'à leur moulin à scie. Ces milliers de billots flottaient à l'intérieur de grands troncs d'arbres, tous, retenus les uns aux autres avec des bouts de chaîne. Je ne savais pas  dans le temps que cela s’appelait des estacades. Une puissante chaloupe à moteur tirait lentement cette charge flottante, que seul le faible courant ne pouvait attirer vers sa destination. La logique me dit que l'oncle Donat et son associé avaient préféré assumer tout le travail, incluant le transport des matériaux, qu'ils pouvaient effectuer quand cela leur plaisait et quand cela leur convenait. D'ailleurs en été l'île était prête à recevoir les matériaux, et la construction pouvait débuter incessamment. Par contre, en hiver, on aurait dû empiler le tout et attendre la fin du printemps tard, avant de pouvoir débuter son chantier. D'un autre côté, cela leur donnait du travail (très rare à cette époque)  pour plus longtemps et c'était cela le plus important. Ils étaient jeunes, grands, (l’oncle Donat mesurait plus de six pieds, et possédait une chevelure à faire rougir Samson ou à faire pleurer les chauves, d'au moins deux pouces de haut même quand il portait les cheveux courts) fort en muscles, il n'avait pas peur de ramer son canot aller-retour entre les deux rives; même chargé de bois et d'outils, aussi souvent que cela était nécessaire.

 

Ils accomplirent un chef-d’œuvre digne d'un artiste; même s'ils ne se croyaient que des  apprentis artisans. Leur oeuvre fut l'admiration de milliers de personnes, qui, à chaque regard, rendent hommage à des artistes inconnus, concepteurs d'une oeuvre splendide, dans l'anonymat. Donat Boucher, comme tous les artisans de son temps, ne possédait que quelques outils rudimentaires et plutôt rustiques: égoïne, sciotte, varlopes, etc.  Aucun des outils électriques que l'on connaît aujourd'hui. Bravo mon oncle (décédé  depuis déjà longtemps, en 1985) qui n'a jamais considéré cette maison plus importante que n'importe laquelle des milliers d'autres qu'il a construites par la suite. Je souhaite que la famille Saucier de   Trois-Pistoles, qui en a fait l'acquisition vers 1980, saura rendre hommage au talent de son concepteur; en effectuant les travaux nécessaires à sa conservation dans sa forme originale, afin que ce monument historique continue de braver l'avenir et faire l'envie de tous encore longtemps. (La famille Saucier possède des magasins de vente de tapis et il semble que ces commerces en font une famille très prospère)

Réal me confirme qu’ils ont depuis, rénové le chalet de fond en comble; ils en ont fait un véritable petit château. Ils ont aussi aménagé tout le terrain avec goût et richesse. Lorsque Réal a vendu,  l’île n’avait jamais été cadastrée et il a fallu des mois de tracasseries avec le gouvernement pour le faire.

L'été, le lac nous prêtait ses plages de sable doux, son eau chaude, parfois calme; nous permettant de jolies promenades en canot à rames, et des baignades comme aucune piscine ne peut en offrir. Aussi, nous y pêchions de jolies truites mouchetées et de l'anguille. Nous avions l'habitude de pêcher la truite; spécialement au printemps, (bien après que les glaces eussent quitté) en nous asseyant sur les quais de roche, érigés au bord du lac, en des endroits propices à recevoir ces aménagements spéciaux,  provenant du dérochage du sol. La terre était composé de beaucoup de roches et de très peu de terre. Alors quand on défrichait, on devait empiler ces roches en tas ou en digues. S’il était possible d’en mettre au bord du lac, cela évitait autant de perte de terrain précieux. ( Papa disait qu’il marchait sa terre de long en large sans jamais y mettre le pied à terre) Lorsque ces pierres étaient empilées sur le terrain, on les appelait des tas de roches, mais lorsqu'elles étaient empilées dans l'eau au bord du lac, à des profondeurs permettant la pêche, cela devenait des quais. Nous avions l'habitude de voir des gens de la ville  passer des heures et des jours, de pluie en particulier, à pêcher en canot, cherchant à différents endroits qu'ils croyaient tous plus miraculeux les uns que les autres. Nous avons souvent surveillé ces «professionnels» de la pêche, et nous voyions très rarement lever une ligne au bout de laquelle une belle prise se débattait. Pourtant ces pêcheurs possédaient de belles cannes à pêche avec moulinet, et semblaient posséder toutes les techniques de la réussite. Nous faisions pitié à côté d'eux avec nos perches, qui n'étaient que de vulgaires branches; les plus longues que nous pouvions trouver, au bout desquelles nous enroulions une vraie ligne à pêche, un poids, un hameçon et un verre de terre frais, cueilli du jardin de maman. Pourtant, il était très rare qu'on retourne à la maison sans quelques truites, qu'on ferait rôtir dans la poêle, enrobées dans la farine, et rehaussées d'un soupçon de beurre et de sel.

C'était aussi au printemps qu'on pêchait l'anguille. Les Rousseau s'adonnaient à ce sport avec certains de leurs amis qui ne voulaient pas manquer cet évènement. Pour pêcher l'anguille, il fallait certains équipements que nous n'avions pas les moyens de nous procurer; comme par exemple, un canot, (je me suis toujours baladé avec ceux des Rousseau) et un fanal au gaz, qui donnait un éclairage très puissant. Les Rousseau en avaient un, mais papa avait plutôt opté pour l'éclairage électrique à l'aide de moulins à vent, ou de puissantes batteries, mais tout cela n'avait aucune utilité sur un lac. Et pour compléter, il fallait un harpon; sûrement l'outil le plus facile à acquérir et le moins dispendieux. Alors, par les beaux soirs calmes, lorsque l'eau n'était que miroir, à la tombée de la brunante, on apercevait soudainement une lumière très brillante qui avançait lentement sur le lac, à quelques perches de distance du rivage. On ne pouvait distinguer les pêcheurs. Très souvent, le lendemain, nous avions droit à un dîner à l'anguille, qu'un des Rousseau avait offert à maman. Nous aimions l'anguille pour un ou deux repas seulement. C'est un bon mets, bien qu'il soit très difficile d'en consommer deux jours de suite, à cause de sa viande pâteuse, collante et grasse; ce qui ne lui enlève pas son bon goût. Un jour, au début des années 80, j'arrivai aux Iles de la Madeleine et je rencontrai un de mes amis, un jeune du nom de Turbide, qui demeurait à quelques centaines de mètres de l'aéroport. Il m'invita à aller dîner chez-lui (chez sa mère, avec qui il demeurait toujours n’ayant pas encore de compagne). Mon avion partait en retard à cause de la bruine. Et tout à coup, après avoir téléphoné à sa mère à mon insu, Serge vint me voir et me demande; aimes-tu l'anguille? Et je lui dis, bien sûr, même si je n'en ai pas mangé depuis environ 1953 ou 1954, lorsque maman en avait acheté d'un pedleur qui s'approvisionnait des habitants du bord de l'eau à Beaumont ou à St-Michel. Eux pratiquaient la pêche à l'anguille dans le fleuve. (cela bien avant que la polution détruise la faune aquatique dans notre beau et majestueux St-Laurent) Il me dit, alors si tu aimes l'anguille, tu viens dîner avec moi chez-nous. Je protestai que je ne connaissais pas sa mère et que c'était très gênant pour moi, mais rien n'y fit. Je savais d'avance que je ne gagnerais pas car je connaissais les gens des Iles. Et je savais que quand ils t'invitent, c'est que tu es leur ami et un ami ne peut rien te refuser. (Mais un peu d'hésitation me semblait ordonné) Il dit, maman a confectionné un repas à l'anguille, préparée à la façon des Iles et je suis sûr que tu vas aimer ça.

J'ai mangé le festin de ma vie! De l'anguille précuite au four, sur bois de cèdre, pour en extraire le gras, ensuite, mijotée à feu lent dans une sauce dont eux seuls ont le secret. Accompagné de petits pains maisons, chauds, croustillants, et du beurre salé. Précédé d'un "petit" Gin de Quyper que j'ai apprécié pour une des rares fois de ma vie; l'atmosphère aidant. Chaque fois que j'y repense, j'ai le goût de retourner aux Iles, jaser avec ce monde accueillant, chaleureux, qui s'exprime avec cet accent envoûtant, particulier. Quand on revient des Iles, on a l'impression que tout le monde, il est bon, que tout le monde, il est beau, tellement ce peuple est paisible.

L'hiver, le lac devenait notre patinoire, jusqu'à ce que la neige se fasse trop abondante pour qu'on puisse l'enlever. Il arriva souvent qu'avant de pouvoir retourner patiner, on dut attendre les prochaines pluies. Celles-ci formaient des verglas assez épais pour supporter les patineurs. De grandes étendues de glace apparaissaient partout, nous permettant ainsi, de patiner jusqu'à ce qu'une tempête vienne recouvrir ce dernier verglas.

Il était aussi très agréable de patiner sur le lac, spécialement sur la glace qui se forme la nuit, à l'embouchure de la rivière qui l’alimente. Souvent le courant de la rivière fait fondre les glaces sur plusieurs mètres de distance. Et le lendemain, à la faveur du froid de la nuit, il s'est formé une nouvelle couche de glace dans cet espace. Cette glace est encore mince et inégale, parce que le jour arrivé, le courant recommence à la faire fondre. De là, le danger pour qui s'aventure trop proche de l'eau claire. Il nous est arrivé de voir craquer la glace sous nos pieds. Dès que cela arrivait, il fallait se laisser glisser, en étendant son corps, de tout son long pour répartir son poids, et donner à la glace une plus grande surface de soutien. En rampant, on pouvait se tirer hors de danger. Il fallait aussi se méfier des trous chaud. Il y a des endroits qui sont alimentés par des sources souterraines dont l'eau plus chaude amincit la glace, et s'il arrive de passer dans un tel endroit, il est possible de se noyer. Il n'y a, à ma connaissance, qu'un seul homme qui s'est noyé dans un tel trou dans l'histoire du lac. Il s'agit d'un des frères d'Émile D’auteuil, le frère de Mme Dionne dont j'ai parlé plus haut. Papa disait qu'on l'avait retrouvé au printemps, flottant sur le rivage. Les petits poissons d'eau douce ne l'avaient pas dévoré.

Dès la fonte des glaces, le lac redevenait notre terrain de jeux préféré. Lorsque les glaces avaient commencé à fondre, (à délaisser leur emprise sur le rivage, et à se briser en grands morceaux flottants, en guise de radeaux), nous avions vite fait de nous procurer de grandes perches avec lesquelles on pouvait, en s'appuyant au fond de l'eau, pousser ces blocs dans la direction de notre choix. On appuyait les blocs les uns aux autres afin de pouvoir sauter des uns aux autres sans danger. C'était un amusement agréable qui comportait ses défis, et même si à première vue, cela semble dangereux, il n'en est rien. Notre instinct et notre complicité avec la nature étaient aussi développés que ceux des animaux. Quelques jours plus tard, de grands vents de printemps s'amenaient et balayaient les glaces, jusqu’à la décharge. Le soleil ardent aidé d’un vent chaud avait vite fait de les faire disparaître. Une fois le lac libéré de ses glaces, il était agréable de faire du canot. Mais cela comportait aussi ses dangers. Particulièrement lorsque les températures changeantes du printemps, faisaient se lever brusquement des vents violents, qui poussaient des vagues de quelques pieds de haut -capables de faire chavirer une embarcation- qui n'aurait pas eu le temps de revenir à la rive à temps. Le lac devenait alors une menace qui pouvait nous engloutir en quelques secondes. Je me souviens d'une fois où nous avons navigué une chaloupe --verchère-- dans des vagues de trois pieds; n'eut été de l'expérience d'un gars à Edmond Dionne (Roland) qui était avec nous, nous aurions probablement paniqué, et on connaît la suite.

Afin d'empêcher les animaux de voyager d'un voisin à l'autre en empruntant le bord du lac, nous devions, à chaque printemps, refaire les clôtures que les glaces avaient emportées avec elles jusqu'à l'embouchure de la décharge à l'autre bout du lac. Ces débris de bois fournissaient aux castors les matériaux dont ils avaient besoin pour construire leurs barrages, qui parfois, créant obstruction à l'écoulement de l'eau, faisait inonder les champs aux alentours. Pour refaire des clôtures, il fallait travailler dans l'eau jusqu'à une profondeur d'au moins cinq pieds. Pour ce faire, nous devions utiliser la voiture derrière le cheval (que nous appelions dans ce temps-là, une waguine, montée sur roues à raton de bois entourées d'un bandage de métal). Nous faisions reculer la voiture le plus loin possible, jusqu'à ce que la plate-forme flotte sur l'eau. Là, papa enfonçait un long piquet, le massait pour l'enfoncer aussi profondément qu'il le pouvait; s'il n'avait pas la malchance de pointer sur une roche.....en alignait un autre et un autre....Lorsque les piquets étaient bien solides, il n'avait autre choix que de descendre à l'eau, souvent très froide tôt au printemps, pour y fixer (la broche piquante) les barbelés que les vaches connaissaient bien, et qu'elles n'oseraient pas braver, même si les pâturages semblent souvent bien meilleurs chez le voisin.

Pour nous qui étions enfants, monter dans la voiture qui flotterait sur l'eau, c'était le sport, l'aventure, le plaisir de côtoyer le danger, et surtout, le désir qu'ont tous les enfants de suivre leurs parents partout. Pour papa, c'était le désespoir. Mais comme tout bon père de famille qui ne veut pas toujours disputer, argumenter et déplaire, il accédait à nos demandes plutôt silencieuses mais combien insistantes; par la façon dont on s'agrippait fermement aux parois de la voiture en signe de refus de débarquer. Après les mises en garde habituelles et les conseils sur la sécurité, le cheval recevait la commande de commencer son travail sans se rebiffer même s'il n'aimait pas du tout reculer dans l'eau. Spécialement quand son instinct lui dicte qu'à chaque pas, il s'enfonce davantage, ce qui lui fait perdre son assurance et le rend nerveux. Mais jamais d'incidents fâcheux n'avaient troublé ces opérations dangereuses; ce qui rendait papa moins craintif. Mais, il y a toujours une première fois. Voilà que tout à coup papa compte sa progéniture; un, deux, trois, quatre....il en manque un, où est-il? Une seule réponse, tout au tour de la voiture, il n'y a que de l'eau. Tous ensemble, on a vu Jean-Yves recroquevillé en forme de fœtus entre deux eaux. Papa l'agrippe, le sort de sa situation et vivement le replie sur son genou afin de lui faire vomir l'eau qu'il a avalée. Tel un vieux moteur qu'on vient de noyer d'un coup d'accélérateur de trop, il toussote et se met à respirer de nouveau. Ses poumons et son cœur reprirent rapidement, leur rythme revient à la normal. Ces quelques éternelles secondes nous ont enseignés tous les dangers du risque, et sans que papa eut à nous expliquer les faits et détails, nous avions compris.

Cet incident ne nous a pas rendus plus peureux ou plus craintifs. C'était arrivé à Jean-Yves parce qu'il était encore petit, ne connaissait pas le danger et n'avait pas encore acquis beaucoup d'expérience. Mais nous, un peu plus âgés, faisions déjà partie intégrante de cet ensemble qui compose la nature; les lacs, les rivières, la forêt, les animaux, les humains. Avions-nous peur de jouer dans la neige, de sauter dans les tasseries de foin, de jouer au cow-boy dans les bois? Les castors et les loutres avaient-ils peur de sauter dans les rivières et y bâtir leurs nids dans des endroits presque inaccessibles? Les truites avaient-elles peur de ces visages humains; l'appât pendu à la ligne, manifestant une éternelle patience en attendant qu'une d'elles cède à la gourmandise et devienne ce délicieux festin dans une poêle fumante? Non, ces créatures n'ont pas peur car ils ne vivent que pour remplir une fonction bien précise dans les cycles de la vie. Et nous, à l'exemple de cette nature sauvage, nous avions hérité d'un instinct semblable aux autres espèces qui composaient notre environnement. C'est cet instinct qui nous apprenait à vivre en harmonie avec cette nature, souvent cruelle, à en jouir et aussi à nous en protéger.

Même s'il n'était qu'une étendue d'eau d'environ dix milles de long, le lac n'en constituait pas moins à cette époque une voix fluviale très importante pour les habitants de ce coin de pays, qui l'utilisaient avec imagination et discernement en hiver comme en été. Je me souviens d'un temps où les Rousseau n'utilisaient jamais le cheval pour aller au village à moins d'avoir à y transporter de lourdes charges. Le père Georges, chasseur, trappeur  aimait transporter très lourd sur ses épaules. Il apportait les victuailles sur son dos jusqu'au canot, traversait le lac à la rame pour ensuite se rendre à la maison à pieds. Benoît, qui faisait de longues études dans ce temps-là (huitième et neuvième année au couvent tout neuf, du village), voyageait en canot tous les jours en été, et à pieds l'hiver. Les dimanches, les Desjardins et les Rousseau allaient à la messe en canot. L'oncle Omer et papa, qui avaient été élevés loin des grands cours d'eau n'ont pas réussi à adopter cette coutume en été. A preuve; nous n'avions même pas de canot. L'hiver, bien sûr, ils préféraient aux aussi la voie la plus courte, qu'ils faisaient la plupart du temps à pieds. Mais mon père préférait de loin le cheval et la carriole, qu'il conduisait avec autant de passion, que nos mordus d'automobiles conduisent leur bolide. Edmond Dionne qui possédait un camion (de deux tonnes) et plus tard une voiture, (Ford 1938) et qui avait la chance de demeurer en bas de la côte, près du lac et juste en face de la passe, préférait voyager par la route. Par contre, lui et ses enfants faisaient plus de canot que tous les autres réunis. Souvent, c'était pour la pêche, mais les garçons qui étaient aux études à Rimouski avaient appris que les loisirs existaient déjà pour les villageois. Quand tu deviens citadin, il n'y a pas plus beaux loisirs que les grands espaces, les lacs et les rivières, où l'on peut pratiquer la pêche; devenue loisir depuis qu’on ne la fait plus par obligation pour assurer sa subsistance.

Les cultivateurs du haut de la paroisse (partie ouest du troisième rang vers Trois-Pistoles) qui possédaient des lopins de terre au sud du lac, dans la partie surnommée le Circuit, allaient y faire une grande partie de leurs travaux en canot. Les Dionne et Dionne et Fils etc. y draguaient le bois de sciage qu'ils achetaient des fermiers qui exploitaient des terres à bois qu'ils possédaient à la tête du lac. Enfin Omer Rousseau, Opticien de Québec, et natif de St-Mathieu, venait à l'occasion visiter ses parents avec son hydravion. Il faisait la joie de tous les habitants passionnés d'aventure nouvelle; en leur offrant pour quelques dollars, la chance de faire de courts vols de quinze minutes, au  dessus du lac. Nous regardions cet avion avec étonnement, émerveillement; c'était la navette spatiale des temps modernes.

L'hiver, grâce à la glace, nous n'étions plus qu'à un mille du village, soit à pieds ou à raquettes; les deux moyens de transport préférés du père Georges. Étant donné les côtes, que l'on surnommait parfois précipices, tant elles étaient à pic, il ne nous était pas toujours possible d’entretenir des routes carrossables vers le lac. Nous devions donc nous contenter de faire le grand détour par la route. Mon père n'aimait pas beaucoup la marche, par contre il aimait orgueilleusement ses chevaux. Il ne manquait surtout pas d'occasions d'aller les faire parader au village; après avoir bien astiqué sa monture et son attelage. Comme il était impossible de faire marcher de jeunes enfants dans la neige et le froid jusqu’à l’église le dimanche; mon père avait sûrement raison de nous y amener en voiture. Car pour lui, cette façon de faire était bien normale; c'était la façon de faire lorsqu'il était enfant lui aussi.

Nous avions, nous aussi des terres éloignées. L'été, nous  entassions   le foin dans de petites granges qui avaient été construites sur ces terres à cette fin. Durant l'hiver, après que le froid eut épaissi la glace sur le lac, nous installions un panier à foin sur un «bobsleigh», pour transporter le foin de ces granges jusqu'à la grange de la ferme principale. Ces paniers à foin étaient nommés ainsi parce qu'ils étaient faits de deux cadres de bois, un en bas sur la voiture, soit celle à quatre roues utilisées l'été, soit les bobsleigh l'hiver, et d'un autre à environ six pieds de hauteur (beaucoup plus grand que celui du bas) relié par des barreaux d’environ un pouce de diamètre insérés dans des trous qu'on avait percés dans les cadres aux deux extrémités. Ces paniers qui, somme toute, étaient assez grands pour la capacité d'un cheval ne contenaient guère plus que quelques balles de foin pressé comme on le fait aujourd’hui.

Lorsque les snowmobiles ont fait leur apparition dans notre coin de pays, eux aussi utilisaient le lac comme raccourci; épargnant ainsi de longs chemins lorsqu'ils transportaient bois, moulées, courrier ou passagers. Je pense spécialement à notre voyage annuel, pour aller à la messe de minuit, lors des dernières années que nous avons vécues sur la terre du quatrième. Papa louait les services du snowmobile, qui servait aussi de taxi lorsque demandé. Je me souviens que nous dormions tous durant la messe, car c'était trop tard pour les enfants. Mais, nous n'avons jamais dormi dans le snowmobile; cette merveille que nous avions tant attendue.

Les Dionne et Dionne etc. utilisaient eux aussi le lac mais de façon très particulière. Ils se promenaient en Jeep l'hiver, soit pour aller superviser les coupes de bois dans leurs propres chantiers, soit pour aller visiter les fermiers/bûcherons, de qui ils achetaient le bois de sciage. Le temps venu, ils effectuaient le transport sur la glace avec leurs gros camions de l'armée (cinq tonnes, à multiples roues motrices) à traction intégrale, ce qui semblait pour eux une solution plus avantageuse que le dragage, qui désormais, semblait avoir cédé sa place à une certaine forme de modernisation; on est à la fin des années quarante.(A la toute fin de la guerre)

Pour nous les jeunes, qui n'avaient aucune notion technique quant à la capacité de la glace, ces lourds camions chargés de bois nous impressionnaient grandement. Même si nous devions reconnaître que la glace les supportait sans broncher, comme s'il se fut agi d'une route moderne en été. Mais la bravoure des Dionne ne s'arrêtait pas là. Un jour, Émile Lagacé, qui demeurait près de notre école, dans ce genre de petit village qui s'était créé autour de l'employeur qu'était devenu Désiré Dionne, avait décidé de déménager sa maison au grand village de la paroisse. La distance n'aurait pas constitué un problème; n'eut été de la route très étroite entre le lac d’un côté et les marécages de l’autre. On chargea la maison sur de gros troncs d'arbres servant de skis et, à l'aide d'un bulldozer, on tira la maison à travers champs et ensuite, sur le lac, dans un endroit que je considère risqué; parce que situé très près de la décharge, dans la partie qui justement, fond durant le jour et gèle durant la nuit suivante. Mais, les Dionne avaient l'expérience. La partie la plus dangereuse est toujours celle du bord du lac. Entre la rive et la glace, il y a toujours une fissure qui laisse monter l'eau, et qui enlève à la glace sa capacité de flottaison. Mais les Dionne avaient pris soin de préparer le chemin à l'avance, en enlevant la neige, pour laisser le froid pénétrer en profondeur et, assurer ainsi un passage sécuritaire. Passé le lac, on grimpa la pente dans sa partie la plus douce. On vint ensuite déposer la maison sur ces nouvelles fondations; celles-là même qui la supportent depuis ce temps. Les habitants d'un lac comme ceux d'une île apprennent à vivre avec leur environnement particulier; ils apprennent à utiliser les ressources du milieu de façon ingénieuse, étrangères aux non initiés.

Le lac s'était également donné et aménagé un avenir de loisirs. Les différents peuples indigènes; Iroquois, Algonquins, Malécites et autres, qui furent les premiers habitants de ce coin de pays, ont été à même de bénéficier de ses bienfaits et ressources; des ruisseaux et rivières qui l'alimentent. Ils le parcouraient en canot, y pêchaient, y tendaient des pièges à loutres, à rats musqués et à castors. Ces animaux, à viande non comestible, (au goût des humains) fournissaient à l'industrie du vêtement, des fourrures de très grande qualité. Des fourrures bien chaudes comme l'homme en a utilisé durant des millénaires, pour se vêtir convenablement et braver les éléments sans peine. C'était bien avant que l'homme invente tous ces habits légers, chauds et à l'épreuve des radiations, du froid intense de l'espace, de la chaleur extrême ou de la friction due aux vitesses des vaisseaux spatiaux durant la conquête d'autres planètes. Mais pour ces premiers habitants, les lacs étaient la voie d'accès à toutes ces sources d'approvisionnement, qui assuraient la subsistance des familles. Pour eux, le lac faisait partie intégrante de la vie de tous les jours.

Note: Les peuples indigènes étaient tous nomades et parcouraient les territoires à partir du Maine et de la Rivière St-Jean, le Témisquata et retournaient vers la Gaspésie au gré des saisons. On ne pouvait pas dire que telle ou telle nation vivait à tel endroit. Ils vivaient partout et nulle part à la fois, selon le livre, l'histoire du Bas St-Laurent.

Déjà, à la fin des années 1930 on patinait sur le lac. On faisait du canot pour s'amuser. On se promenait en chaloupe motorisée. On pêchait pour se distraire. Et le père Georges lui, tendait des pièges à loutre et à rats musqués. C’était son loisir préféré. Depuis toujours, on s'y baignait sur ses plages et, années après années les citadins et villageois construisaient des chalets tout autour; aménageaient ses rives et commercialisaient ses plages. Restaurants, hôtels et salles de réceptions font maintenant partie du paysage. Les montagnes qui le bordent sont devenues des pistes de ski alpin achalandées. Facile d'accès, on y arrive de tous côtés, grâce à un réseau routier le reliant aux grandes routes nationales. On s'y rend de Québec en deux heures, de Rimouski ou de Rivière du Loup en une demi-heure. Grâce à sa grande capacité d'adaptation, le lac contribue au mieux être de ses riverains; depuis ceux qui y vivaient de pêche et de chasse, d'agriculture ou de coupe de bois, jusqu'à ceux qui y vivent de loisirs. Sans compter le grand apport financier qu'il contribue au trésor municipal.

Le lac par lui-même est presque un tout; d'ailleurs tout s'y rattache: l'agriculture, l'industrie forestière et touristique, la villégiature et le résidentiel. Tous, depuis les différents peuples amérindiens jusqu'à nous, ont vécu de ses ressources. La grande différence entre le passé et le présent réside dans le fait qu’on y exploite maintenant des ressources différentes. Et, je puis prédire sans crainte de me tromper, que grâce à l'esprit inventif de l'homme, on trouvera encore d'autres façons de bénéficier de l'immense générosité de ce lac. Qu’il saura encore s'adapter aux besoins nouveaux de ses habitants, à condition que l'homme, souvent négligent et sans scrupule, soit de plus en plus conscient de la valeur de cette ressource, et protège son environnement.

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Incidents de boucherie.

Je me souviens aussi d'un autre incident, très malheureux celui-là, car il aurait pu causer la mort de mon père. Cela devait être vers la fin novembre. On abattait un porc d'environ 250 livres dans l'entrée de l'étable. Il y avait les Rousseau: Mathieu, Victor, Henri et le plus vieux des fils de Pit Desjardins, Gérard. Tous étaient affairés à retenir le cochon couché sur le côté; un tenait les pattes arrière, l'autre les pattes avant écartées pour permettre la saignée. Le plat pour récupérer le sang était juste au-dessous d'où se ferait l'incision dont s'était chargé mon père. La saignée se fait au moyen d'un grand couteau d'environ douze pouces de long, étroit et mince, très bien aiguisé, qu'on insère entre les deux épaules pour atteindre le cœur de l'animal, qui écoule son sang par l’incision laissée par le couteau; jusqu'à ce que mort s’en suivre. C'est au moment précis où mon père s'apprêtait à percer la peau que se produisit un évènement qui n’arrivait guère plus d'une fois par année; un de ces vieux avions monoplace volait très bas juste autour des bâtiments. Tous ces jeunes lâchèrent le cochon au même instant, et sortirent en vitesse regarder ce rare phénomène. Le cochon se sentant délaissé de ses tortionnaires sursauta rapidement, et la main de papa glissa sur le couteau. Ayant pour résulta une coupure entre le pouce et l'index qui se rendait jusqu'à l'os.

Papa essayait de conserver son calme malgré la gravité de la situation. Il sortit vite de la grange et demanda à l'un des gars d'aller vite chercher sa jument trotteuse et de l'atteler au buggy ; pendant qu'il allait à la maison se faire un tourniquet pour arrêter l'effusion de sang, et se préparer pour se rendre chez le docteur Catellier de Trois-Pistoles, à douze milles de chez-nous. Le bras en écharpe, il monta dans la voiture, saisit les cordeaux de sa bonne main, et lança sa trotteuse au maximum de la vitesse qu'il lui savait être capable de maintenir, pour atteindre son maximum d'endurance. Les chevaux et lui ne faisaient qu'un; ils avaient toujours vécu ensemble et se complétaient. Pour sauver son maître, la petite jument parcourut les douze milles en un temps record. Et même s'il avait perdu du sang tout le long du parcours, il n'était pas encore trop affaibli. Le docteur Catellier (seul docteur Catellier dans la province dans ce temps-là, et père du seul docteur Catellier inscrit à l'association des médecins de toute la province en 1982, qui exerçait sa profession au CHUL; lui-même m'a révélé ces faits à mon grand plaisir car après tout c'était la première fois depuis nombre d'années que j'entendais parler du médecin qui m'a mis au monde) ce bon docteur de campagne qui en avait vu d'autres, dit à mon père, je vais te geler ça et coudre la coupure. Papa qui n'a jamais manqué une occasion de faire son dur et surtout d'avoir la chance de le raconter plus tard lui répondit; non, j'ai assez perdu de temps comme ça, faites-le à froid et tout de suite s'il vous plait. Le docteur dit, je veux bien mais tu ne le supporteras pas. Et mon père lui dit, ça ne fait rien, je vais essayer. Le médecin pria sa femme de venir l'assister. Dès qu'il commença à coudre, mon père perdit connaissance. Dès qu'il se réveilla, il repartit pour le long trajet du retour à la maison. ( Je suis encore surpris qu’il ait trouvé assez d’humilité pour nous raconter l’incident, admettant de ce fait, peut-être à sa grande surprise, sa propre vulnérabilité) La petite jument repartit donc sur la route du retour. Et ne se sentant plus pousser à toute allure, repris son petit train régulier, suivant son instinct. Elle put reprendre son souffle et maintenir un rythme qui lui éviterait la fatigue; pendant que son maître, écrasé sur son siège, et affaibli par cette aventure, ne savait pas trop bien s'il dormait ou s'il rêvait, tant il voyait défiler des essaims d'étoiles noires devant ses yeux chaque fois qu'il les entrouvrait.

 

LA POLITIQUE, A ST-MATHIEU

Durant les années florissantes du Duplessisme, au provincial, et la montée vertigineuse du Crédit-Social de Réal Caouette au Fédéral, la vie politique remplissait une bonne part des activités sociales de plusieurs citoyens de St-Mathieu. Un fermier entreprenant et respecté, du nom d’Émile Paradis était l'organisateur de l'Union-Nationale dans la paroisse. Tout le monde votait bleu; enfin, presque tout le monde! Tous les dirigeants de la paroisse, aussi bien religieux que municipaux, de la Caisse Populaire ou de la Coop, votaient bleu; même mon père, qui lui aussi faisait partie de l'un ou l'autre de ces organismes votait bleu. Le parti de Duplessis contrôlait si bien le peuple, en se servant du clergé, et en appliquant les méthodes de persuasion efficaces de la religion, que celui qui résistait aux bleus était considéré comme un renégat au même titre que celui qui se serait dit protestant.

Note: Duplessis était bien l'un des premiers politiciens à se servir du clergé. Car depuis des siècles, ce fut toujours le clergé qui se servit de la supposée classe dirigeante pour parvenir à ses fins.

 

On avait obtenu une subvention pour construire un couvent mixte; c'est-à-dire, pour garçons et filles. On y enseignait la huitième et la neuvième année, après quoi on arrêtait les études, (car ceux qui atteignaient ce niveau de scolarité à la fin des années 40 étaient considérés comme instruits) ou on se dirigeait vers le collège de Rimouski (où il fallait presque promettre de devenir prêtre pour y accéder), et surtout trouver l'aide financière requise. C'était une école que l'on appelait couvent parce que c'était des sœurs qui y enseignaient. Et, si on se réfère à la croyance populaire du temps qui voulait que Duplessis achète le vote de la population par l'entremise du clergé, on croyait qu'en impliquant au maximum la dimension religieuse, Duplessis ne pourrait refuser aucune subvention.

La politique provinciale, municipale et "religieuse" ne faisaient qu'un. D'ailleurs, on y retrouvait partout les mêmes personnes et les mêmes clans. Ils étaient tellement préoccupés par ces trois factions qu'il n'y avait plus de place pour la politique fédérale, (ou à peu près) jusqu'à l'arrivée des créditistes de Réal Caouette dont je parlerai plus tard.

Les clans se composaient de cultivateurs comme Émile Paradis, organisateur de l'Union Nationale, donc, l'homme de Duplessis. D'autres comme mon père et l'oncle Omer, membres du comité de direction de la Caisse Populaire et de la Coop, étaient les plus fidèles amis et les plus fidèles servants (bras-droits et parfois garde-corps) de Gérard Ouellet, Président de la Caisse. Gérard Ouellet, maître-chantre, grand penseur, philosophe, intellectuel, politicien anonyme, tenant les ficèles des dirigeants, manipulateur dans le sens positif du mot, homme souvent discuté, parfois craint, parfois détesté, presque toujours respecté, même par ceux qui ne partageaient pas ses opinions, (à cause de sa réputation de fervent catholique d'une droiture et d'une franchise à toute épreuve) il ne laissait personne indifférent. A la fin des années 50, il devint député du comté de Rimouski sous la bannière créditiste. Mais, lorsque Réal Caouette commença à perdre la faveur populaire, Gérard abdiqua et joignit les rangs des conservateurs vers la fin de son deuxième terme. (Je ne croyais pas qu’un jour un si grand homme ait une si grande faiblesse). D'autres comme eux, actifs dans les diverses activités paroissiales, religieuses, sociales, coopératives et politiques complétaient l'un ou l'autre clan.

Le clan d'opposition à Gérard Ouellet n'osait pas s'insurger contre le clan du gros bon-sens; politiquement du bon bord. Lorsqu'un mouvement de protestation se levait contre les idées du clan dirigeant, Gérard, l'intellectuel, l'homme dont la personnalité, l'intelligence et l'envergure dépassait de loin quiconque dans la paroisse aurait voulu le contester, organisait une grande assemblée générale dans la grande salle paroissiale. Escorté de ses deux fidèles amis (Donat et Omer Thibault) qui, physiquement n'avaient peur de personne, passait à travers la foule et se dirigeait sur le podium, calmement et sûr de lui. Il allait justifier devant la population, les décisions des dirigeants. Même s'il essayait de simplifier son vocabulaire, pour se faire mieux comprendre des moins instruits, son langage intellectuel impressionnait tellement les gens, que même s'ils n'avaient pas très bien compris, ils croyaient qu'il (Gérard) avait raison. Et de toute façon, ils n'avaient pas les arguments pour se lever et le contester publiquement. Il ne restait que les quelques radicaux du clan adverse qui osaient crier leur désaccord, au grand dam de la foule, qui croyaient que ces gens ne cherchaient qu'à créer la bisbille pour se rendre populaire.

Gérard disait à la foule, «mes amis, moi je suis fumier». Quelle belle phrase pour des agriculteurs qui ne réussissaient pas à se débarrasser de cette salle odeur même dans leur lit! Ensuite il passait un long temps à leur expliquer que cette expression voulait dire qu'il était une source de connaissances où ces humbles agriculteurs, fidèles membres de la Coop et de la Caisse Pop. pouvaient aller puiser lorsque cela s'avérait nécessaire. Il avait le talent de prolonger son discours jusqu'à ce que la réunion se disperse; ayant plus ou moins compris l'essentiel de ses propos.

Cela semble peut-être exagéré et un peu faux. Exagéré, je ne crois pas vraiment. Faux, peut-être à certains égards, considérant qu'il s'agit d'interprétations des propos et conversations de mon père, soit avec des voisins ou soit avec ses frères; entendus par les oreilles déjà éveillées de l'enfant que j'étais. Quoi qu'il en soit, l'important c'est que nous les enfants, étions très souvent de fidèles auditeurs de ces conversations d'adultes. Et je suis persuadé que cela a beaucoup contribué à notre formation. D'autre part, comme mon père faisait souvent office de leader, il était de ce fait, celui qui contrôlait les conversations et, vu son implication plus intensive que les autres au sein des différents mouvements, cela lui permettait d'être plus au courant, et de convertir facilement les autres aux causes auxquelles il croyait. Je suis aussi persuadé que sans le savoir, c'est pour ces raisons que nous aimions écouter ces conversations et comptes-rendus; car, voyant les multiples facettes de la personnalité de notre père, nous développions une fierté évidente et normale. Il était évident que papa occupait dans son entourage un statut particulier. Bien sûr, il dirigeait les soirées d'études organisées par l'Archevêché de Rimouski. Il était actif au sein des mouvements coopératifs, sociaux, paroissiaux. Il était moraliste, par nature; tous venaient se confier à lui et quémandaient ses conseils. Il coupait les cheveux de tous les autres dans le rang. (Il y avait dans ce temps-là beaucoup de barbiers amateurs dans les rangs et souvent aussi les femmes, comme ma belle-mère par exemple, qui coupaient les cheveux des enfants, de la famille ou des voisins, car les barbiers des villages étaient souvent trop loin et trop chers pour les moyens de ces grandes familles; c'était aussi, bien avant, que l'on invente le travail au noir) Il était le remplaçant du père de ses frères et sœurs; il les dirigeait. Il était toujours celui qui était en avant; aujourd'hui, on dirait de lui, qu'il était un grand leader.

Il ne faut pas oublier que dans ces petites paroisses, tout le monde se connaissait. Nous savions qui était pour, qui était contre, qui était membre de la Caisse ou de la Coop. Celui qui n'était pas un coopérateur subissait les regards hostiles au même titre que celui qui n'aurait pas participé aux cérémonies religieuses. Je me rappelle que pour mon père, emprunter de l'argent de la Banque Canadienne Nationale ou acheter ses victuailles au magasin général était un sacrilège pour les membres coopérateurs. D’ailleurs, il ne comprenait pas que quelques-uns n'aient pas compris les bienfaits de la coopération. Malgré tout il est toujours demeuré ami avec Magloire D'Anjou, administrateur du magasin général, propriété du maire Onésime Dionne et de Léo Théberge, gérant de la Banque. Bien sûr, ces derniers ne s’occupaient pas de politique d’aucune sorte, et ils pratiquaient leur religion avec grande ferveur. Ils se devaient d’être des gens sans reproche.

La Banque Canadienne Nationale a survécu à l'implantation de la Caisse Populaire Desjardins, même si durant plusieurs années, les affaires étaient au ralenti. Ses fidèles clients devaient souvent se faire discrets lorsqu'ils devaient franchir la porte de l'établissement, parce que d'un coté, certains semblaient se sentir coupables de ne pas s'être convertis à la Caisse comme les autres, et d'un autre côté, certains autres ne voulaient pas se faire montrer du doigt par les coopérateurs. Il était mal vu de pécher contre la Caisse et la Coop. Les dirigeants de ces organismes avaient su cultiver dans l'esprit de leurs membres les mêmes sentiments qui animaient leur appartenance à la religion catholique; on pratiquait les deux avec la même ferveur et condamnait les dissidents avec le même mépris.

La Caisse était administrée par Gérard Ouellet, marié à la sœur de Monseigneur Parent; un enfant de la paroisse, bien que né dans le deuxième rang de Trois-Pistoles. Un Gérard Ouellet qui était frère de quatre prêtres et d'une religieuse. Fils d'une mère dont tous disaient qu'elle était plus sainte que la Vierge ou le Pape et, qui par surcroît était maîtresse de poste; donc qui avait accès aux petits secrets de toute une population. Enfreindre les commandements d'une famille si près de Dieu était cause de remords et de ressentiments, même s'il s'agissait d'emprunter de l'argent à meilleures conditions.

Le magasin général lui, à l'instar de tous les magasins généraux de cette époque, ouvrait ses portes sept jours semaine. Étant situé juste en face de l'Église, les dimanches lui rapportaient gros car beaucoup d'habitants des rangs profitaient de cette venue au village pour acheter les menus articles que l'on y retrouvait. Mais, si je me souviens bien des propos de mon père, ce n'était pas toujours bien vu d'aller encourager le magasin général; surtout après que le nouveau magasin coopératif eut été inauguré. L’ancien était situé dans un local temporaire et désuet dans une bâtisse qui ressemblait à un vieux hangar désaffecté.

L'ouverture du magasin coopératif bénéficia d'une grande campagne d'achat, là où tous étaient membres; donc tous propriétaires. De telle façon qu'à la fin de l'année les profits retournaient aux membres sous forme de ristournes. On appela ce magasin qui n'était pas en fait un magasin général dans le vrai sens du mot; la Familiale. (Car c'est la meunerie coopérative qui vendait les moulées et articles de quincaillerie et plomberies, etc.) Le magasin était plutôt une sorte de grande épicerie, de linge de travail en particulier, et autres menus articles. Ce magasin qui fut astucieusement appelé La Familiale, portait en son nom le reflet des nombreuses et grandes familles; une réalité de cette époque. Il faut se souvenir que c'était à l'époque de la revanche des berceaux, l'époque du Duplessisme où les prêtres directeurs/dictateurs de consciences enjoignaient leurs commettants à mettre au monde le plus d'enfants possibles; seul moyen de combattre la majorité anglaise au Canada. En ce temps-là quand on disait canadien, on voulait dire québécois et pour ceux qu'on nommait les canadiens, on les appelle désormais les anglais. On avait oublié que le nombre ne combattrait jamais le système éducatif des autres provinces, qui avait un siècle d’avance sur nous qui avions comme premier ministre Maurice Duplessis, celui qui croyait fermement que c'était en gardant la population dans l'ignorance que l'on pouvait mieux la contrôler.

Le magasin de d'onésime Dionne connut des jours, voire des années sombres. Le pauvre a dû compresser ses dépenses au minimum pour survivre. Il faut dire que la population du village qui n'était pas concernée par le système coopératif --qui s'adressait exclusivement aux cultivateurs-- continuait à encourager le magasin général comme avant, à condition que les prix soient compétitifs, selon la valeur de la marchandise.

Cette compétition était devenue nécessaire pour le bien de la population. Les coopératives, laissées à elles-mêmes, auraient elles aussi, perdu le sens des justes prix et profits. Elles se seraient aventurées dans des écarts de prix que ne leur permettait pas le baromètre fixé par la compétition. C'est peut-être encore plus au niveau du service que la discrimination aurait été plus évidente, et ce, au détriment de la clientèle. D'ailleurs plus tard, certains employés des Coop. se lancèrent en affaires. On vit apparaître; quincailleries, plomberies, épiceries, merceries, etc. Ceci n'empêcha pas les Coop de progresser modérément, dû à une lente mais sûre augmentation de la population, grâce en partie, à la construction de nombreux chalets, hôtels, et aussi du centre de ski au sud ouest du lac.

Les Dionne et Dionne etc. ne se sont jamais mêlés de la petite politique locale. Ils étaient des industriels voués à l'entreprise privée, qui ont su s'adapter très vite, et vivre en harmonie avec le mouvement coopératif et ses membres. Ils vivaient du bois, l'achetaient de qui en avait à vendre. Ils employaient qui voulait bien travailler; sans discrimination. À l’exception d'Onésime qui fut maire de la paroisse durant plus de vingt-cinq ans et préfet de comté durant de nombreuses années, aucun des autres Dionne ne s'est mêlé à la politique locale ou autre. Même Onésime ne dépassa jamais ses fonctions de maire. Les Dionne étaient des employeurs. Ils ne cherchaient pas à obtenir des postes de directeur de caisse ou de gérant de Coop ou de toute autre position que l'on peut atteindre grâce à la politique. Ce sont eux qui avaient fait de St-Mathieu une des paroisses les plus prospères du comté, et à ce titre, ils étaient bien au-dessus du patronage politique.

Presque tout le monde de la paroisse avait un jour ou l'autre travaillé pour les Dionne. Et s'ils ne l'avaient pas fait, ils leur avaient aux moins, à certaines occasions, vendu leur bois. Les Dionne avaient besoin des autres et les autres avaient besoin d'eux. Les Dionne vivaient de l'industrie forestière, et même s'ils possédaient une fabrique de boites à beurre qui utilisait beaucoup de bois, c'est le bois d’œuvre qui en constituait la partie la plus importante. Pour approvisionner leurs scieries, ils avaient besoin de limites à bois; ces grands territoires boisés que leur cédait le Gouvernement pour la coupe du bois. Je crois que c'est à ce niveau que se situaient leurs convictions politiques, ils devaient discrètement fournir à la caisse électorale du parti au pouvoir, et discrètement aussi à celui dans l’opposition au cas où il remporte une éventuelle élection; car ils avaient besoin de ces limites à bois et ils les obtenaient.

Mais voilà que soudainement le Crédit Social, parti populaire dans l'ouest du pays à l'époque, (la Saskatchewan d'où était originaire son fondateur Louis Evans,) vint enseigner ses philosophies monétaires et socialisantes au Québec par la voie de Réal Caouette. Grand chef charismatique, il mit sur pied une organisation dynamique dans tous les coins et recoins de la province. Son organisateur provincial était un beauceron, hôtelier, dénommé Perron, surnommé le bras coupé, bras qu'il avait perdu à la suite d'un accident quelconque. Il savait dénicher dans chaque paroisse les bons hommes. Il était un homme convaincant, rassembleur, populiste et spécialiste des discours politiques comme on en n’avait jamais entendus. Nul ne résistait à sa verve enthousiaste qui n’avait d’égale que les foules qui lui tendait l'oreille religieusement. Il savait se faire comprendre. A St-Mathieu, ses deux hommes de confiance, organisateurs, étaient les deux Omer; Ouellet et Thibault.

On mit tout en branle en vue de la prochaine élection fédérale. Les Créditistes ne ménagèrent aucun effort. Caouette et ses troupes étaient partout: radio, journaux, discours dans toutes les salles de la province. Caouette et ses hommes attiraient les foules, ils étaient de plus en plus convaincants. Ils parlaient le langage du peuple. Ils avaient les solutions à tous les maux et donnaient toujours en exemple les réalisations du parti en Saskatchewan et en Alberta. C'était facile et, personne ne pouvait vérifier leurs dires. Comme les prédicateurs, ils étaient porteurs de vérité. Leur philosophie de base ne tenait qu'à quelques phrases; en tenant le pouvoir et les clefs de l'imprimerie, on n'avait qu'à imprimer l'argent dont on avait besoin, le distribuer aux démunis et, leur permettre d'acheter les produits dont ils avaient besoin. Stimuler la consommation, l'économie, procurer du travail et assurer le bien-être pour tous. C'était si simple et personne n'y avait pensé. La population qui ne connaissait rien à la politique et à l'économie adulait ce langage et embarquait d'emblée. Personne ne se doutait que nombre de ces philosophies se retrouveraient un jour dans le programme du parti libéral de Trudeau, que le pays s’endetterait de milliards de dollars, que l’inflation serait hors control, que 40% des impôts iraient au service de la dette, qu’on hypothéquerait l’avenir des générations futures. Et, bizarrement ce sont les opposants à Caouette, c’est-à-dire les Libéraux et les Conservateurs qui ont fini par réussir ce méfait en utilisant les politiques du Crédit-Social. Tout ceci pour plaire à une population qui croyait que tout ce qui venait du gouvernement était gratuit. Et, bien sûr, quand le gouvernement remet dans l’économie les impôts et emprunte l’argent pour ses opérations, l’économie va très bien, et le bon peuple, croyant que cela va durer éternellement, continue de voter pour lui sans se soucier de mettre en péril l’avenir de leurs enfants.

Par contre, un grand nombre de réformes proposées par les créditistes devenaient de plus en plus nécessaires, dans un pays en pleine progression économique; une population plus à l'aise, demandant plus de mesures sociales pour venir en aide aux moins bien nantis. C'est d'ailleurs sous l'insistance répétée des créditistes que le Parlement canadien adopta des mesures comme les allocations familiales, l'assurance chômage, la sécurité sociale, les pensions aux mères nécessiteuses et les pensions aux personnes âgées, en autres. Le gouvernement n'avait pas le choix, il avait compris que ces mesures étaient très populaires, et que les créditistes avaient pris beaucoup de terrain grâce à elles. Ils (les créditistes) ne pouvaient pas vraiment prendre le pouvoir mais si je me souviens bien, ils avaient effectué un tel balayage au Québec en 1961 qu'ils étaient devenus l'opposition officielle à Ottawa; ce qui mettait les libéraux dans une position très fâcheuse, eux qui avaient perdu le Québec et, qui étaient plutôt faibles dans le reste du pays. Je me souviens même d'un temps ou Réal Caouette détenait la balance du pouvoir. C'était plus tard à l'époque de Pearson et de Trudeau, qui durent accéder aux demandes des créditistes afin de réussir à se maintenir au pouvoir.

Les deux Omer avaient fait leur boulot. Ils avaient convaincu une grande majorité de l'électorat de St-Mathieu qu’ils n'avaient plus rien à perdre. Les vieux partis nous avaient prouvé à maintes reprises, qu'après avoir gagné l'élection, ils n'avaient plus rien à offrir. On devait voter Créditiste. Cela sous-entendait qu'on avait tout à gagner et la population avide de changements mordait dans le renouveau.

Au lendemain de l'élection, les deux Omer se promenaient la tête haute, dans l'attitude des vainqueurs. On n'avait pas obtenu le pouvoir, non! Seulement le pouvoir d'y jouer un rôle et de faire partie d'une machine aussi complexe que le parlement d'un pays. Même si nos deux compères étaient à des années lumières de ces hautes sphères politiques, ils avaient comme bien d'autres, le sentiment d'avoir accompli leur mission; faire élire un grand nombre de députés, donnant ainsi à leur parti une forte représentation à Ottawa.

Mais le pouvoir politique est souvent bien éphémère. Il navigue dans les hauts et les bas. Les Conservateurs ayant compris les tactiques des creditistes les ont imités lors de la prochaine campagne électorale. Et ce fut un balayage au Québec, qui donna le pouvoir aux conservateurs. Ils avaient pu compter également sur de solides appuis dans l'ouest du pays. Néanmoins, ce fut un gouvernement minoritaire dont la balance du pouvoir était détenue, non pas par les libéraux, mais bien par les créditistes.

Lors de cette élection, Omer Ouellet était déjà parti s'établir sur un lot près d'Amos en Abitibi. Omer Thibault était demeuré le seul organisateur et porte-parole des créditistes dans la paroisse, au moment même, où l'engouement pour ce parti était à son plus bas niveau. Les partisans créditistes d'un jour, qui étaient demeurés de fidèles bons bleus au niveau provincial, avaient également voté bleu au fédéral.

Cette élection fut un échec total pour les créditistes de Louis Evans dans les provinces de l'ouest comme pour ceux de Réal Caouette au Québec. Seuls quelques comtés aux candidats très populaires ont survécu. La philosophie du parti et le charisme des candidats n'ont pu survivre aux vents récalcitrants des autres partis. Même mon père, fervent adepte créditiste de la première vague, avait suivi le courant.

Cette élection avait eu lieu durant les vacances d'été de 1949 ou 1950. L'oncle Jacques Delisle de Montréal; homme personnifiant l'effronterie et la grossièreté comme pas un, prenait habituellement ses vacances annuelles durant la période de la récolte des foins. Même s'il ne connaissait pas le travail de la ferme, il savait quand même se rendre utile dans les champs et apporter une aide supplémentaire à mon père et à Omer durant cette période plus achalandée.   Plombier de son métier, le travail à la ferme était pour lui un divertissement qu'il appréciait beaucoup. Mais cette année-là en particulier, ce sont les élections qui l'ont bien amusé. Car pour lui, rien n’était sérieux, la vie semblait une farce et toutes ces farces lui apportaient de quoi rigoler et survivre à la décrépitude d'une vie d'artisan dans un métier qui n'a aucune chance de rendre un peu de dignité à un travailleur ambitieux.

Jacques Delisle est un phénomène: de nature bouffonne, joueur de tours, il s'amuse de tout et aux dépends de tous. Vulgaire et semblant mal élevéà ses heures, il est quand même le personnage le plus vrai et le plus naturel que j'aie connu. Il est lui-même! Il ne subit l'influence de personne et n'a aucune gêne à faire les pires conneries en se croyant le plus drôle des comiques. Inconscient et sans malice, il peut commettre les plus grandes bêtises envers les autres sans se faire adresser de reproches ou se faire détester. Ses victimes restent bouche bée, déconcertées. Il jouit de la protection de son caractère enfantin, naïf, qui s'amuse pour le plaisir sans la moindre intention de blesser.

En ce lendemain d'élections, c'était au tour d'Omer d'aller livrer les bidons de crème à la beurrerie et de subir les vacheries de son beau-frère Jacques. A cette époque, les réfrigérateurs n'existaient pas et nous arrivions à conserver la crème durant vingt quatre heures en laissant tremper les bidons de crème dans une source d'eau très froide, recouverte d'un toit, afin d'empêcher les rayons du soleil de la réchauffer. Sinon les bactéries pouvaient se propager et rendre la crème impropre à la consommation. Omer fit comme d'habitude la tournée des quatre cultivateurs; mais ce matin-là, il était accompagné de Jacques, qui, sans connaître le déroulement du voyage, y voyait sûrement une bonne occasion de se payer la tête d'Omer en ce lendemain d'élections. Ils traversèrent le village d'est en ouest jusqu'à la beurrerie, échangèrent les bidons pleins pour les bidons vides de la veille, et s'en retournèrent via le magasin général, la meunerie, etc.; là où il y a toujours du monde tout oreille tendue! Jacques Delisle a crié à qui voulait l'entendre "oui c'est vrai, le Crédit Social s'en vient, il y a eu un vote!" Le pôvre Omer humilié n'a pas réussi à le faire taire; au contraire. Jacques continua de répéter son cri victorieux, et si humiliant pour Omer qui essayait d'oublier sa déconfiture.

La paroisse et la politique continuaient leur petit train-train. Pour Omer Ouellet, c'était fini, l'Abitibi le tint si occupé qu'il n'y repensa plus. Pour nous, c'était le déménagement à Beaumont en 1951. Une nouvelle vie et un nouvel environnement nous ont détachés de tout cela. Omer vendit sa terre, acheta une maison au village de St-Mathieu. Il travaillait désormais pour l'Électrification rurale où il fut électrocuté en 1952 à l'âge de 33 ans. Il ne mourra pas, mais on lui amputera les deux bras à quelques pouces en bas des coudes. Il avait déjà neuf enfants et cela ne l'empêcha pas d'en avoir trois autres; à la grande surprise de tous ceux et celles à qui il répétait en leur répliquant; que rien ne l'empêchait d'avoir d'autres enfants, c'étaient ses bras qu'il avait perdus!

Omer ne pouvant plus travailler s'impliqua davantage dans les divers mouvements et activités sociales de la paroisse. Ayant pris le goût de la lecture, il parvint à accumuler un bagage intellectuel impressionnant qui le rendait de plus en plus, socialement important. Comprenant le désarroi des handicapés et défavorisés de toutes sortes, il n'hésita pas à apporter son aide et devint par le fait même un genre de travailleur social, bénévole. Il ne savait pas qu'un jour, lorsque les CLSC feraient leur apparition, qu'il y aurait un besoin pour un travailleur social auprès des handicapés, et qu'on aurait recours à ses services. On lui expliqua, à sa grande surprise, qu'il était un des seuls dans la région qui possédait 25 ans d'expérience dans ce domaine. Depuis 25 ans vous ne faites que cela M. Thibault, lui a-t-on dit, il est temps qu'on vous rémunère un peu.

Bien sûr Omer avait acquis l'expérience de la vie, il s'était intéressé, il avait lu. Il s'était instruit, particulièrement en côtoyant Gérard Ouellet; source de connaissances inépuisables. Lorsque Gérard Ouellet se présenta candidat créditiste dans le comté de Rimouski, l'ex-organisateur créditiste accompagna son candidat. Ils remportèrent deux élections. Omer avait enfin surmonté la défaite. Il avait savouré la victoire de son meilleur ami; c'était aussi la sienne. Omer, armé de toutes ses expériences devint un homme respecté, juste, compréhensif et disponible. Je ne peux que dire bravo à cet homme sans ressources qui a su durant toutes ces années se mettre au service des siens.

 

Les pionniers de l'aviation.

Même si la deuxième guerre mondiale avait permis de développer les réactés, (qu’on appelait, avions à réaction) il n'en demeure pas moins que les jeunes mordus de l'aviation de ce temps-là, comme ceux d'aujourd'hui, devaient apprendre à piloter sur de petits avions monomoteur, semblable à ceux que l'on voit de nos jours, mais beaucoup moins perfectionnés. Mathieu Dionne (fils d'Edmond) était un de ces mordus. Il aimait l'altitude. On le voyait souvent grimper sur la maison ou sur la grange, il s'asseyait sur le toit, regardait haut et loin. Il était dans son élément préféré. Alors qu'il était encore jeune, il alla travailler à Rimouski pour son oncle Albert, qui était concessionnaire Ford. Celui-ci possédait deux avions et je crois l'école de pilotage. Mathieu ne tarda pas à suivre des cours de pilotage même si cela devait lui grever une grande partie de ses revenus. (Albert mourut en février 2001 à 95 ans 8 mois. Il avait été un des co-fondateurs de Québec Air. Il a touché à tout ce qui s’appelait des affaires à Rimouski. Il fut le plus grand homme d’affaires de cette ville après Jules Brillant ).

Quand il eut la permission de voler en solo, il s'empressa de venir montrer à la population de St-Mathieu son savoir-faire. C'était l'hiver, et en plus de faire très froid, il faisait un vent de l'ouest violent et glacial. Pendant que son père finissait de déblayer une piste improvisée sur le lac, Mathieu volait autour du village; question de piquer la curiosité du monde qui devinerait que c'était lui qui était aux commandes. Il savait que tous ces curieux le surveilleraient dans ses manœuvres d'atterrissage sur la glace. Lorsque son père lui fit signe que la piste était prête, il entreprit sa descente, nez dans le vent, obéissant à toutes les autres normes de sécurité qu'on lui avait enseignées. Mais quelque chose ne s'est pas passé comme dans le livre, ou comme sur un vrai aéroport, où l'on peut bénéficier des bons conseils des contrôleurs aériens, qui informent le pilote sur la vitesse des vents, leurs directions et autres informations parfois très utiles. Spécialement lorsqu'on n'a pas encore acquis beaucoup d'expérience pratique, et qu’on s’aventure sur une piste improvisée. Le vent ou le froid a déjoué ses calculs, et il heurta la glace violemment, glissa de côté dans le banc de neige, piqua du nez et brisa l'hélice de bois dont étaient munis ces petits modèles. Quelqu'un attela un cheval et conduisit Mathieu vers le plus proche téléphone, probablement chez son oncle Charles de l'autre côté du lac. Il communiqua avec quelqu'un à Rimouski, et à peine une heure plus tard, on vit arriver un autre petit avion qui lui, atterrit en douceur sur cette piste improvisée que Edmond avait rélargi pour assurer une plus grande sécurité.

Le pilote d'expérience sortit, suivi d'un mécanicien muni d'une nouvelle hélice et des outils nécessaires à l'opération. Soudainement les deux avions repartirent avec le pilote d'expérience dans la position du leader. Ils prirent quelques centaines de pieds d'altitude et nous firent trois pirouettes consécutives; bien synchronisées et bien réussies. Lorsque à notre grande surprise ils ont commencé à effectuer leurs tonneaux, nous croyions qu'ils avaient perdu le contrôle et qu'ils allaient piquer du nez directement dans le lac. Mon cœur a manqué quelques battements et j'ai senti mes jambes qui me piquaient et qui voulaient me laisser tomber. J'ai eu l'impression, qu'ils avaient fait exprès pour nous donner ces sensations, et qu'ils connaissaient exactement notre réaction; riant bien de notre méprise. Mais c'est sûrement le contraire. Ces manœuvres demandent une très grande concentration, et le moindre égarement peut être fatal. Pour eux c'était aussi, le spectacle, la bravoure et l'entraînement.

Ces jeunes aventuriers aimaient le risque, ils ne connaissaient pas la peur. Les autres passaient leur folle jeunesse en automobiles, accomplissaient toutes sortes de prouesses et accumulaient les accidents, mais eux; c'était dans le ciel qu'ils s'amusaient. Mais, le ciel n'est pas toujours sans risques. Un certain Jacques Fortin que je connus à l'aéroport de l'Ancienne-Lorette lorsque j'y travaillais, avait vu son permis de pilote suspendu à vie pour avoir fait des tas de bêtises comme de passer sous les ponts ou de passer entre les deux clochers de la cathédrale de Rimouski durant la grand-messe, ou prendre toutes sortes de risques que Transport Canada ne tolère pas.

Presque tous les fils de Nazaire Lemelin (ancien propriétaire des autobus Lemelin) ont fini par se tuer dans des accidents stupides, en prenant des risques inutiles, pour impressionner le monde lorsqu'ils jouaient aux grand seigneurs avec l'argent de leur père. L’argent qui achetait tous les luxes; boisson, femmes, etc.; tout, excepté la vie. Le seul qui s'en tira fut Raymond que j'ai eu le plaisir (ou l’occasion) de connaître lorsqu'il était devenu fauché, après que sa mère Crécence eut décidé de lui couper les vivres; ceci, suite à l'abandon de sa femme et de ses deux garçons. Il dut ensuite travailler comme portier dans un hôtel de Miami afin d'assurer sa maigre subsistance. Mathieu Dionne a lui aussi vu son permis suspendu pour quelques années. Il dut se contenter de piloter des autobus de Nazaire Lemelin, le père de ses amis. Ces quelques années passées à trimer dur et à réfléchir lui ont permis de reconquérir son permis et de faire une belle carrière de presque quarante ans avec Québecair. Il fut premier officier, capitaine, chef-pilote et instructeur. Les Paul Lapointe, Mike Beaudoin sont morts jeunes, mais de causes naturelles. Hubert Larin est toujours dans les airs en 1993. Lorsque Québecair termina ses opérations, Hubert dut aller piloter pour de petites compagnies en attendant de trouver autre chose. Lorsque Air Alliance démarra, il fut celui qui organisa toute la structure des opérations de vol et des pilotes; à titre de Vice-Président de ce département. En 1993 il s'est joint à l'équipe d'Air Transat, ses anciens compagnons de cabine à Québecair. Je l'ai perdu de vue depuis.

Lorsque Mathieu Dionne recouvra son permis, il pilota de petits avions qui appartenaient je crois à Rimouski Air Services (l'ancêtre de Québecair). Cette compagnie qui avait vu le jour grâce à l'obtention de contrats pour approvisionner les compagnies et les travailleurs dans le grand nord. Il faut se rappeler que c'était durant la construction de ce qu'on appelait; le Dew-Line. Ce Dew-line qui s'étendait presque à la longueur du Canada près du pôle nord était à l'époque, le plus grand et le plus moderne des réseaux de communications-radar pouvant acheminer les communications par Morse, radio ou téléphone entre le Canada, les États-Unis, l'Europe et même la Russie. Vingt-cinq ans plus tard, grâce à l'arrivée des satellites et des ordinateurs, ce système devint aussi désuet et archaïque que la corne à caller l'orignal. Mathieu m'a souvent raconté des anecdotes de ces années de pilotage dans la brousse et dans le nord qu'il semblait se souvenir comme des plus belles années de sa vie. Je crois que ce qu'il avait apprécié le plus, c'était le contrat de livraison du courrier sur la Côte nord. A cette époque, il n'y avait aucune route qui reliait les paroisses de la Côte nord depuis Baie-Comeau jusqu'à Blanc Sablon. On acheminait les sacs de courrier depuis Rimouski, avec un avion C46 ou DC3, vers Baie-Comeau ou Sept-Îles; qui avaient été dotées de pistes d'atterrissage rudimentaires, (faites de gravier compacté) pouvant accueillir ces types de transport aérien. C'est à partir de ces points névralgiques que de plus petits avions, dont un de ceux-là, piloté par Mathieu, allaient livrer le courrier aux différents bureaux de postes de la basse Côte nord. Mathieu me racontait de quelle façon on devait procéder alors. Il était impossible d'atterrir et les sacs ne pouvaient pas être parachutés. On devait ralentir au maximum, et descendre le plus prêt possible du sol ou de la neige, un assistant laissait tomber le sac au sol, le plus prêt possible de l'objectif, soit, le bureau de poste. Mathieu me disait que son assistant laissait aller le sac seulement lorsqu'il lui criait GO! Ils devinrent tellement habiles à cette manœuvre qu'il leur est arrivé souvent de tirer le sac directement dans la fenêtre, au grand désespoir du maître de poste, qui devrait encore une fois réparer les dégâts. On était jeune, tout devenait partie de plaisir, et même si on gelait dans ces avions non chauffés, c'était cela l'aviation, on ne connaissait pas mieux et on n’était pas encore arrivés à l'âge où on cherche le confort. Notre seul but était de voler, qu'importent les conditions, nous disait Mathieu, relatant ces souvenirs en affichant ce sourire encore nostalgique des années de folle jeunesse.

A cause de Mathieu, j'admire tous ces pionniers de l'aviation qui ont su faire voler des avions désuets, sans équipement de communications adéquat, ni de radar; souvent surchargés, devant atterrir sur des pistes improvisées: sur des banquises de glace au Pôle nord ou sur des bancs de sable sur la basse Côte nord. Ils devaient faire leurs plans de vols sur des routes imaginaires et ensuite suivre rivières et lacs sur des milliers de kilomètres; guidés par la boussole ou le soleil. Nombre d'entre eux se sont perdus et n’ont jamais été retrouvés, dont certains d'entre eux faisaient partie de mes connaissances et même de mes amis. Au moment où j'ai commencé à connaître l'aviation, déjà, les équipements avaient été améliorés et les communications radio et radar étaient beaucoup plus fiables. Malgré tout, les travailleurs qui se sont isolés au Pôle nord et dans les terres de Baffin ont pu manger, se vêtir, recevoir périodiquement les nouvelles de la civilisation, les lettres de leurs familles, de leurs amis, et de leurs amours; grâce à ces pionniers de l'aviation pour qui la conquête du ciel était leur seul but.

 

L'industrie du bois

Vivre du bois,

Bûcher pour vivre,

Bûcher pour se chauffer,

Bûcher pour sa vie,

Vivre pour bûcher.

Note: Un des très importants acteurs de l'industrie du bois à St-Mathieu, Réal Dionne est décédé le 4 mai 2005 à Québec, âgé de 91 ans.

De tous les habitants de cette partie du bas St-Laurent, la plupart étaient cultivateurs. De tous les cultivateurs de cette partie du Bas St-Laurent, la plupart étaient bûcherons. Cultivateurs ou bûcherons, on se devait de pratiquer les deux métiers sans quoi il était impossible de faire vivre ces très grandes familles de l'époque. Si on ne possédait pas sa propre terre, on bûchait pour le compte des Dionne et Dionne l'hiver et, l'été on travaillait dans leurs scieries. Les cultivateurs qui n'avaient pas de bois de sciage sur leur ferme devaient eux aussi bûcher pour les Dionne l'hiver. Les autres, comme c'était le cas pour mon père et pour Omer, coupaient du bois de sciage sur leurs terres; sapin et épinette, qu'ils vendaient à Désiré Dionne, parfois à d'autres Dionne.

Le problème, pour ces cultivateurs, était le temps qu'il fallait donner à la nouvelle repousse avant qu’elle n’atteigne encore une fois sa maturité. Même si la plupart des terres étaient composées de vingt pour cent de terre cultivée et de quatre-vingt pour cent de bois, la terre à bois n'était jamais assez grande pour fournir en bois de sciage, un habitant durant toute sa vie. Je me souviens que mon père avait bûché une belle tale de sapin qui avait été bûchée par Félix Rioux environ trente ans plus tôt. Étant donné l'endroit favorable à une repousse rapide (au pied de la côte du dos de cheval, côté sud, jouissant de beaucoup de soleil et d'humidité du sol) le bois était déjà de dimensions minimales et était prêt à être coupé par un gars qui savait qu'il allait vendre sa terre très prochainement. Il était évident qu'il n'avait pas l'intention de continuer à protéger ses réserves pour l'avenir.

A cause des difficultés de renouvellement de la ressource de bois de sciage, nombreux furent ceux qui durent se lancer, non sans réticences, dans la coupe de bois de chauffage. Beaucoup moins rémunératrice que le bois de sciage, cette ressource de bois franc de très haute qualité, érables et hêtres en particulier, était presque inépuisable. Bien sûr, on allait toujours couper du bois de chauffage. Il en fallait environ quinze cordes par année pour le poêle de cuisine et environ dix cordes pour chauffer la fournaise l'hiver. De plus, chaque habitant catholique devait fournir quelques cordes pour chauffer l'église et le presbytère, cela faisait partie de la dîme. Je crois me souvenir aussi qu'après l'arrivée du curé Bérubé (vers 1948)   chacun payait sa dîme en argent et la Fabrique achetait ce dont elle avait besoin. Elle nous avait acheté du bois de chauffage dans les années où mon père et Omer en furent de gros producteurs.

L'évaporateur de la cabane à sucre en consommait lui aussi; au moins trente cordes par printemps. De beaux quartiers de bois bien sains qu'on avait coupés le printemps précédent et mis à sécher sous un toit sans murs autour, afin d'obtenir une qualité de séchage efficace et un bois de chauffage de première qualité.

Ces différents travaux faisaient partie d'un rituel qui se répétait chaque année et à chaque saison. Tous les automnes, après les travaux de la ferme terminés, on abattait les arbres et les coupaient en billots de 10 pieds de long ou à peu près, selon la grosseur de l'arbre et de sa forme, et de la capacité des hommes de les manœuvrer; on les mettait ensuite en piles. Plus tard on battait des chemins pour le charroyage de ce bois qu'on aménagerait en grosses piles plus près des bâtiments. En février, on faisait des corvées de sciage. A l'aide d'un gros banc de scie qu'on appelait un butter, on coupait les billes en bouts de 14, 18 ou 24 pouces selon les différents besoins et goûts. Lorsque l'on finissait chez l'un, on déménageait le tout; butter et engin ainsi que les hommes vers la prochaine pile de billots, qui très vite se confondait en billes de bois de chauffage; prêtes à être fendues en quartiers, cordées, idéalement à l'abri, assurant ainsi une plus grande qualité de chauffage. Bientôt le temps des sucres annonçait la renaissance de la nature, que le printemps prendrait soin d'apprivoiser, avant de la céder aux douceurs de l'été.

Lorsqu'il s'agit de couper du bois de chauffage en grande quantité destinée à la vente; cela devient une entreprise commerciale. Siméon, Omer et mon père, étaient les trois compères frères/partenaires, dans cette grande entreprise. Siméon, ne possédant pas de terre boisée recevait un salaire. Omer et papa coupaient des quantités de bois équivalentes sur leurs terrains respectifs. On transportait les billots en hiver dans un endroit qui se prêtait bien au stockage de grandes quantités de bois; sur un terrain où il serait facile de scier, fendre et corder le bois ainsi transformé. Un terrain qui également serait accessible au transport par camions vers les éventuels clients, dont la plupart résidait au Bic ou à Rimouski.

Il fallait trouver un terrain assez plat, permettant l'installation des équipements de sciage; banc de scie et engin stationnaire, fendeuse mécanique; ce qui n'était pas très facile à trouver sur ces terres montagneuses au cœur des Appalaches. Cette fendeuse mécanique mérite qu'on lui prête un peu d'attention. Il s'agissait d'une machine de très grande envergure, qui devait peser quelques tonnes. Elle était montée sur un châssis de métal d'environ huit pieds carrés sur six pieds de haut. Une roue d'air d'environ quatre pieds de diamètre et lourde de six ou sept cent livres était fixée sur son châssis. Une grosse hache était fixée  au bout d'un bras entraîné par un axe pivotant autour du moyeu. Lorsque la hache frappait la bille, placée sur une petite table par un des hommes, elle la sectionnait en deux, sans regard au fait qu'elle ait été facile ou difficile à fendre par un homme muni d'une hache. Cette roue ne tournait pas très vite, mais quand même. Cette opération était très dangereuse pour l'opérateur, qui aurait pu être frappé à mort par l'éclatement d'une bûche ou encore, il aurait pu avoir les mains coupées par la hache au moindre moment d'inattention. Je me souviens que, pour ces raisons, on ne s'en servait qu'au strict minimum; c'est-à-dire, seulement pour les bûches qui semblaient trop difficiles à fendre selon la méthode conventionnelle. Et finalement, un homme habile avec sa hache accomplissait beaucoup plus de travail que celui qui s'obstinait à utiliser indûment la machine. aujourd'hui, on utilise un levier hydraulique contrôlé par l'opérateur, c'est plus lent et sûr, et presque sans danger.

Après quelques recherches on avait enfin trouvé l'endroit idéal; assez plat pour travailler à son aise. Un endroit sec et desservi par une voie carrossable pour camions. Quand j'ai revu, trente ans plus tard cet endroit, j'ai été très surpris de constater que ce terrain plat constituait une pente d'au moins dix degrés. Il faut croire que lorsqu’on a l'habitude de vivre en montagnes, on ne voit pas de la même façon et, ce qu'on appelle normalement un terrain plat, n'a plus la même signification.

Ce fut un gros chantier de trois cent cordes de bois de chauffage. Combien de fois ont-ils aiguisé les lames des sciottes? Combien de coups de scie ont-ils donné? Combien de fois ont-ils manipulé ces billots et bûches coupés en huit pieds? Combien de fois les a-t-on portés sur la pile, repris sur la pile, chargés sur la sleigh, repris sur la sleigh, replacés sur une autre pile, repris sur l’autre pile, montés sur le banc de scie, repris en bûches sur le banc de scie, tirés à bout de bras sur le tas, repris de sur le tas, placés sur la fendeuse, tirés sur un autre tas, repris et cordés pour faire sécher, de nouveau repris et chargés dans le camion pour la livraison, déchargés chez le client en ville? Ouf! Fin des opérations! Quelles tâches devaient accomplir ces hommes qui ont précédé la mécanisation des temps modernes!

Ce chantier a duré deux ans, juste avant notre départ de St-Mathieu. Ce n'était pas aussi rémunérateur que le bois de sciage, mais cela assurait des revenus d'une ressource qui autrement se perdait et, c'était mieux que d'aller travailler dans les chantiers des Dionne. Spécialement pour des types aussi indépendants et autonomes que l'étaient mon père et ses frères. On était son propre patron et on vivait chez-soi, ce qui permettait de s'acquitter des tâches journalières; à la grange en particulier, plutôt que de devoir laisser à la femme et aux enfants ces responsabilités lorsqu’on devait travailler au loin.

Le temps et les efforts étaient calculés selon leurs propres critères. Les muscles bien entraînés et les chevaux effectuaient tout le travail. Ces hommes étaient en excellente forme physique. Ils mangeaient beaucoup de nourriture lourde, grasse, qui soutenait l’estomac de l’homme  dépensant énormément d'énergie. Il n'était pas rare de voir ces hommes, le soir venu, parcourir à pieds quelques milles pour aller patiner ou même jouer au hockey. Car même si on trimait dur, il fallait se divertir. Ces hommes dormaient paisiblement, d'un sommeil doux et réparateur; se levaient le lendemain à la barre du jour, prêts à recommencer un autre jour de dur labeur.

Les trois compères étaient ce qu'on appelait de bons bûcheux. Ils aimaient cela, et ils s'encourageaient tellement chaque jour, qu'ils ne voyaient passer ni les jours ni le temps. Mon père qui souffrait d'un ulcère à l’estomac depuis l'adolescence n'éprouvait plus aucun trouble digestif dès qu'il entrait dans la forêt avec sa hache et son sciotte. Ceci me fut confirmé par Omer trente ans plus tard lorsque je lui demandai comment mon père pouvait accomplir des tâches aussi dures, sans ressentir les malaises causés par cet ulcère qui le faisait tant souffrir? Omer me dit que dès que Donat mettait les pieds dans le bois pour bûcher, il mangeait de la viande et des beans et, ne se plaignait d'aucun malaise. C'est là que j'ai compris que ce n'est pas ce que l'on mange qui affecte notre système mais bien plutôt les soucis et le stress avec lesquels l'esprit nourrit les différentes composantes du corps.

 

Les inventions de Jean-Baptiste Jean

Jean-Baptiste lui, s'était fabriqué des moulins à vent (éoliennes) à l'aide de générateurs d'automobile, auxquels il fixait une hélice de bois qu'il fabriquait lui-même. Lorsque le vent activait l'hélice, la génératrice procurait l'éclairage électrique grâce à quelques faibles ampoules 40 watts.

Ce n'est que vers 1950 que les rangs des campagnes ont été dotés de l'électricité en vertu d'un programme du gouvernement de Duplessis, qui couvrait les régions du bas du fleuve, de la Matapédia et de la Gaspésie, entre autres. Jean-Baptiste fixait sa génératrice au bout d'un pylône solidement ancré au pignon du toit de la maison. Ce système comprenait son propre contrôle de la vitesse de l'hélice ; contrôle obligatoire, particulièrement lors de grands vents. La génératrice était montée sur un cadre métallique au moyen d'un axe central, et était retenue en position par un ressort dont on pouvait ajuster la tension de façon à permettre à l'hélice, lorsqu'elle atteignait une vitesse donnée, de se cambrer à l'horizontale. Lorsqu'elle avait diminué de régime, et qu’elle était redevenue en position verticale, elle recommençait son accélération jusqu'à ce qu'elle bascule encore, et encore.

Nous aussi, nous nous sommes éclairés durant quelques années avec un tel système. C'est pourquoi je me souviens bien du mécanisme, car il est arrivé souvent que papa ait dû y faire soit des réparations soit des ajustements; avec l'aide du grand curieux que j'étais qui ne manquait pas de vérifier tous les détails.

Il fallait de bons nerfs pour réussir à dormir par les nuits de grands vents qui faisaient basculer le système à toute minute. Lorsque l'hélice changeait de position, elle faisait un bruit exactement comme l'hélice d'un avion lorsque l'on change soudainement l'angle des palles (pitch) pour l'arrêter rapidement. En plus de produire ce bruit, ce changement de direction de l'hélice provoquait une vibration qui se transmettait à toute la maison; on eut cru à chaque fois que le toit venait de s'envoler. Mais non ; fra,fra,fra de nouveau et bang, le mécanisme retournait en place et le même manège recommençait. Les non habitués qui venaient nous visiter avaient, chaque fois qu'il ventait, une peur bleue. Ils devenaient blancs comme du lait ou rouges comme des tomates mûres et parfois verts comme des tomates pas mûres, et nous dans notre escalier, on avait toujours notre fou rire de les voir.

Jean-Baptiste avait remplacé cette éolienne par un système de grande roue à aubes aménagées dans un ruisseau tout au bord, de ce qu'on appelait la coulée; là, où le ruisseau devenait écluse, et se tournait même en chute lors des grandes crues. Ce ruisseau qui prenait sa source au pied de la colline à quelques arpents au sud de la maison coulait presque à l'année. Cette source, en plus de nous fournir l'eau courante à l'aide de gros tuyaux en bois, nous servait d'endroit frais où l'on pouvait conserver les bidons de crème et de lait durant l'été. Cette source était recouverte d’un toit sur quatre murs. Une portière à l’avant donnait accès à l’intérieur.

Ce ruisseau longeait le chemin d’accès à la maison, il bifurquait à l'ouest autour du jardin à environ cent pieds en face de la maison, pour retourner vers le nord, à mi-chemin entre la grange et la maison. Il déversait brusquement dans cette côte effroyable, aussi abrupte que ces toits de chalets de montagne tout en hauteur. C'est à ce point précis, que Jean-Baptiste y avait agenouillé une cabane sur pilotis à quelques pieds dans la descente, en y aménageant des bras d'appui sur le terrain plat juste au-dessus dans la posture d'un homme qui s'agrippe au bord d’un précipice d'où il vient de perdre pied.

L'eau entraînait la roue, qui elle à son tour, entraînait la génératrice qui fabriquait l'électricité, et l'accumulait dans les batteries conçues à cette fin. Il s'agissait d'un bon système, mais à cause de la pauvreté des matériaux, (seul le bois avait été utilisé même là où il aurait fallu une bonne base de béton bien ancrée sur le roc, pour supporter le mécanisme et son abri), le temps, le vent, la neige et les glaces ont vite fait d’anéantir cette installation qui devait s'écrouler pour ne jamais être reconstruite. Je crois que c'est à peu près à ce moment que papa acheta la terre.

Que sont devenus ces gens (Jean)?

Jean-Baptiste, à l'instar de bien d'autres cultivateurs qui en avaient assez de ces terres impropres à l'agriculture, avait cherché une plus belle terre quelque part, afin d'améliorer son sort. Et, c'est à St-Anaclet, à quelques milles de Rimouski, qu'il avait trouvé ce qu'il désirait. Plus tard, ce fut au tour de Cyprien Desjardins de trouver une plus belle terre, c’est à St-Léon le Grand qu’il trouva la perle. Quelques années plus tard, ce furent les Ouellet, Mathieu, Réal, Omer, et aussi mon père, qui trouvèrent en Abitibi et à Beaumont. Les Romuald Rioux et Omer Thibault trouvèrent des emplois et optèrent pour la vente pure et simple de leurs terres. Romuald Jean, frère de Jean-Baptiste, nous avait vendu sa terre du sud du lac et était allé travailler à Rimouski. Fortunat, autre frère, avait vendu à Omer Thibault et était allé ouvrir son garage à St-Simon. Beaucoup d'autres manquaient de courage pour apporter des changements radicaux dans leur vie; la peur d'affronter les risques étant toujours présents. Ils ont continué leur petit train-train jusqu'à ce qu'ils finissent par abandonner l’agriculture.

Jean-Baptiste était parti et, les communications étant ce qu'elles étaient dans ce temps-là, on n’a plus jamais entendu parler de lui. C’est en 1960 lorsque je résidais à Sept-Iles et demeurais chez un jeune couple avec qui je m’étais lié d’amitié, que j’eus des nouvelles d’eux. Jean Hudon venait de St-Marcelin, et Brigitte, de St-Anaclet; une paroisse qui avait également hérité vers 1950 de notre curé Bérubé, tellement apprécié de tous durant son séjour à St-Mathieu. Et pour cause! Il avait été le sauveur qui avait remplacé le très bizarre et controversé curé Charles Pelletier. (Pédophile expulsé de la paroisse par Mgr. Courchesne, à la demande d’un groupe de citoyens dont faisait partie mon père.) L'Abbé Bérubé, plus jeune, dynamique, progressiste, de personnalité chaleureuse et attachante était tout ce que le curé Pelletier n'était pas. De ce fait même, par sa seule personnalité, il avait apporté à la population de cette petite paroisse un changement bien mérité. Il avait vite conquis ses commettants leur offrant amitié et respect. Aimant le progrès et prônant la valeur des sports comme divertissement pour les jeunes, il avait réussi à convaincre, même les moins jeunes, (je me souviens que c'était son expression) de lui prêter main forte pour organiser des loisirs qui aideraient à éviter la délinquance chez les jeunes; ce problème qui semble exister depuis toujours.

Brigitte qui connaissait très bien la famille de Jean-Baptiste a pu me renseigner sur la destinée de chacun d'eux; à mon grand plaisir. Elle m'a souvent parlé aussi de notre regretté curé Bérubé avec autant de bien et d'éloges que j'en imaginais de lui, même si mes souvenirs étaient déjà lointains. Je vais continuer de parler plus longuement de ce curé qui a su personnifier l'individu qui, tout en étant et en demeurant un professionnel de son métier, sa carrière ou sa vocation, réussi à oeuvrer bien au-delà du cadre des fonctions qui lui étaient assignées; s'imposant ainsi comme un modèle qui, de par son dévouement, change la vie de la communauté qui l'entoure.

Durant les quelques années qu'il résida à St-Mathieu, un grand couvent, où on dispensait les cours jusqu'à la neuvième année fut construit; sans doute avec l'aide de subventions gouvernementales. On se souvient de ce bon vieux temps où le curé, et le maire, assistés de l'organisateur du parti, étaient les personnages les plus puissants de la paroisse. Au niveau gouvernemental, les commissions scolaires relevaient du Ministère de l'Instruction Publique dont le contrôle avait été laissé au clergé et, la municipalité, du Ministère des Affaires Municipales. Les subventions et le patronage venaient de ces même Ministères, et la coordination de ces projets tombaient sous la juridiction de ces quelques dirigeants. On se souvient que Duplessis ne refusait presque jamais de construire couvents et écoles, s'appropriant ainsi les votes du clergé et des communautés religieuses, et, de tout ce bon monde influencé par ces réalisations. Une patinoire extérieure avait été érigée derrière le couvent, donc en avant de l'écurie où on laissait les chevaux quand on allait à l'église. Le soir, les gens de tous âges allaient patiner et le dimanche après-midi on y discutait des parties de hockey contre des équipes venant d'autres paroisses. Un court de tennis avait été aménagé à l'est du presbytère près de la petite grange qui servait jadis à abriter le cheval du curé. Mais à ma connaissance l'abbé Bérubé avait discontinué cette pratique; il ne gardait plus de vache non plu. A cette époque, les cultivateurs livraient le lait de porte en porte, il n’était donc plus nécessaire pour le curé de garder des vaches. D'autres projets ont sûrement été réalisés mais comme nous sommes partis de St-Mathieu en 1951, je n'en fus pas témoin.

Je garderai toujours en moi le souvenir de ce prêtre qui n'osait pas encore porter le pantalon au lieu de cette encombrante soutane noire, ç’aurait été mal vu, cette tolérance n’arriva que quelques années plus tard. C'est avec plaisir que je lui rends hommage. Sa ressemblance physique, je m'en suis toujours souvenue, à cause de sa ressemblance à Paul Leclerc de St-Charles. Même visage rouge, cheveux lisses, taille mince et élancée.

 

Les corvées

La fin de l'automne et les mois d’hiver donnaient lieu à des corvées où, tout le monde se transportait d'un voisin à l'autre, pour effectuer certains travaux impossibles à accomplir par un homme seul. Dès le début du temps de l'Avent on commençait les boucheries. Chaque famille avait engraissé une bête à cornes et un lard, pour les besoins en viande de la famille, pour une partie de l'année. Pour certains, le reste des besoins en nourriture, était comblé par les résultats de la chasse. C`était le cas des Rousseau. Les équipements d'abattage étaient très rudimentaires: quelques couteaux aiguisés sur la meule à l'eau, une hache pour assommer l'animal, et une scie quelconque pour débiter la carcasse en quartiers. Un palan fixé à une poutre du fenil pour pendre l'animal abattu pour l'éloigner les chats, chiens et autres possibles carnivores sauvages, qui sentent la chair de loin. La plupart des habitants étaient chasseurs, et avaient l'habitude d'abattre et de débiter un animal sauvage en pleine forêt. Pour eux l'abattage d'animaux domestiques n'était pas plus compliqué, et ne créait aucun souci. Rien n’empêche que je me souviens de quelques aventures plutôt pittoresques quand on y repense.

Un automne, assez tôt, bien avant les neiges, Pit Desjardins demande à mon père de l'aider à abattre un bœuf. Mais comme ni l'un ni l'autre n'était chasseur, ils laissaient normalement les autres plus expérimentés se charger du travail d’abattage, mais quand on est seul, on ne peut faire confiance qu’à soi-même. Même en doutant de leurs capacités de se débrouiller par eux-mêmes, ils décidèrent de se lancer dans l’aventure. Ils amenèrent le bœufprès de la grange,  mais ni l’un ni l’autre ne savaient exactement comment assommer un animal pour le saigner. L’un d'eux y alla d'un coup de masse beaucoup trop fort, probablement qu'il défonça le crâne, et l'animal  ne fléchit pas les genoux. Au contraire, le bœuf sentant l'ennemi lui faire du mal, se fâcha et prit la fuite en vou