Au bonheur du jour




Le mois de février 2006

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Aujourd'hui

mercredi le 1er février

J'avais mal ajusté mon réveille-matin et je me suis levée plus tard que je ne l'avais prévu. À la course, j'ai pris ma douche, j'ai mangé et me suis mise en route. Durant l'été, une des dernières fois où je m'étais rendue dans ce lieu privilégié, j'avais demandé qu'on réserve un temps particulier à la mémoire de Julien Green, préférablement quelques jours plus tard, soit le 6 septembre, jour de son anniversaire. Mais il était trop tard pour retenir un instant aussi près et on m'avait alors parlé d'un délai de quelques mois. Il y a peu, à cause du curieux hiver qui est le nôtre cette année, et craignant que le mauvais temps ne m'empêche de me rendre dans cette région montagneuse à bonne distance de chez moi, j'avais essayé d'en faire reporter la date. Hier, on m'a confirmé que cela n'avait pas été possible. Alors, j'y suis allée seule, emportant quelques cd que j'aime écouter quand je parcours cette route, dont particulièrement le "Stabat Mater" de Vivaldi, interprété par James Bowman avec The Academy of Ancient Music sous la direction de Christopher Hogwood. Fort heureusement, il faisait un soleil magnifique ce matin, la route était sèche et j'ai pu filer à vive allure pendant la majeure partie du chemin à parcourir. C'est quand j'ai dû quitter la route principale pour emprunter le chemin peu fréquenté et tellement enneigé qui montait vers cet endroit isolé que j'ai mieux mesuré ma témérité. Mais ma voiture dont c'est le premier hiver et ses super pneus ont très bien rempli leur rôle, et je suis finalement arrivée tout juste cinq minutes avant le début.

Je veux garder ce moment exceptionnel en mémoire. On aurait dit que c'était la toute première messe du monde, ou encore sa dernière, tellement elle était belle et sincère. Quand son nom fut prononcé, il n'y avait qu'une douzaine de personnes tout au plus, y compris les moines autour de l'autel. Dans ce coin perdu au paysage combien magnifique, dans un endroit plus qu'improbable pour lui, à des milliers de kilomètres de son Paris qu'il aimait tant, sept ans et demie après sa mort, aujourd'hui la mémoire de Julien Green fut célébrée.

Après m'être attardée un bon moment dans cet endroit de paix, j'ai repris la route, m'arrêtant pour manger dans une petite ville touristique tout près. Comme tous les hivers, l'activité est en ce moment très ralentie à cet endroit de villégiature qui ne reprendra vie qu'au printemps, et il était surprenant de voir le restaurant bondé de résidents forcés au chômage, buvant café sur café et s'interpellant d'une table à l'autre. C'était à la fois assez sympathique de voir ce temps suspendu, mais un peu triste aussi ce désoeuvrement subi qui me semble se répéter de façon quotidienne puisqu'en quittant, en se traînant les pieds, les gens se donnaient rendez-vous pour demain. Et ce qui m'a frappée, c'est le grand nombre de fumeurs alors que la tendance est nettement à l'inverse, notamment puisqu'il ne sera plus permis de fumer dans les endroits publics à la fin du mois de mai prochain. Cigarettes à cause de l'ennui, de l'inactivité non souhaitée et du stress de l'inconfort financier de ces quelques mois?

J'ai quitté cette petite ville dans la vallée et j'ai repris les interminables côtes vers chez-moi. À un moment, je me suis retrouvée dans un nuage, et j'avançais à pas de tortue ne voyant peut-être qu'un mètre ou deux de la barre jaune en avant sur le pavé. Quelle sensation curieuse que d'être ainsi enveloppée. J'écoutais le Concerto pour piano, op 54 de Robert Schumann, qu'aimait aussi beaucoup Julien Green et qui me replonge dans l'atmosphère de mon enfance puisqu'il était le préféré de mon père. Je me sentais très heureuse, comme hors du temps au milieu de nulle part. Puis le nuage s'est lentement dissipé et, à ma gauche, j'ai aperçu, toute proche, la cime de cette montagne où les conifères étaient recouverts de dentelles de frimas. Sublime.

samedi le 4 février

Aujourd'hui, c'étaient les funérailles de cette pauvre amie dont j'ai quelques fois parlé ici, celle qui nous inquiétait tant, qui souvent nous fixait des rendez-vous puis nous faisait faux bond, celle qui, prisonnière de démons intérieurs qui lui bouffaient sa vie et la coupaient de ses proches, ne pouvait faire face à la vie sans y mettre la distance des diverses substances qui brouillent ou enveloppent la réalité, celle qui nous filait entre les doigts, qui souvent nous faisait peur. Notre pauvre amie s'en est allée dans des circonstances qui, comme le reste, demeurent nébuleuses. Repose en paix, belle et misérable amie, toi à qui ne je n'ai pas su communiquer ce qu'il aurait fallu. Si tu savais combien me pèsent ces petits bonheurs que je n'ai pas su te transmettre.

jeudi le 9 février

Croqué sur le vif. Un café, près de chez ma fille, au carrefour de deux rues typiques de la très grande ville. Je suis passée tant de fois devant, toujours en chemin pour ailleurs. Ce matin, j'y ai rendez-vous avec mon amie d'enfance, ce sera notre point de rencontre avant d'aller à l'aventure dans le reste de la journée. Et je suis en avance.

Le décor est hétéroclite : Ici, quelques fauteuils seulement, assez bas, évasés, invitants, couleur chair de mangue, et là, quelques minuscules tables rondes, certaines avec chaises droites et d'autres devant une longue banquette, le tout baignant dans le soleil qui pénètre par la vitrine donnant sur la rue la plus achalandée. L'autre est occupée par un comptoir surélevé, long et étroit, sous lequel quelques hauts tabourets attendent d'autres étudiants, travailleurs ou simples internautes qui viendront rejoindre ce jeune homme très absorbé dans ses travaux. Des tables rondes plus traditionnelles, de différentes grandeurs, avec soit des chaises droites, ou d'autres plus invitantes à un séjour prolongé, meublent la partie centrale. C'est là que je suis, m'amusant à griffonner ces mots sur un bout de papier. Le café est bon, je l'avais pris double, sachant que je serai ici durant un bon moment. La chaleur d'une douce musique sud-américaine tranche avec le froid qui, il y a tout juste quelques minutes encore, me mordait les joues.

La plupart des gens qui sont ici lisent, qui un journal, qui un magazine, ou encore un livre, alors que d'autres écrivent sur un ordinateur, dans des cahiers d'étudiants. À ma droite un couple curieux, paisible et sympathique. Lui, dans la cinquantaine, tricotant ce qui me semble être une longue écharpe multicolore et elle, absorbée par ses manipulations d'un B.lackberry. Les quelques mots d'anglais qu'ils échangent sont amusants et chargés d'un accent, peut-être écossais. Au comptoir, la gérante initie un jeune garçon, nouvel employé, à la manipulation du moulin à café sophistiqué et des cafetières. C'est visiblement sa première journée et il fait un peu pitié avec sa gaucherie de débutant qui veut bien faire. Ça lui passera sûrement très rapidement et, d'ici là, son ravissant sourire suffira à faire patienter la patronne. Entre une jeune femme, avec un enfant emmitouflé. Elle se dirige pour commander son café, puis vient s'installer à une table à ma gauche. C'est le cas de dire qu'elle déballe l'enfant puisqu'il est enseveli sous plusieurs épaisseurs de vêtements aux couleurs de l'arc-en-ciel. Surprise ! de tous ces tissus, émerge une mignonne petite fille d'environ un an que la maman, certainement une habituée de la maison, dépose dans une chaise haute qui avait été remisée un peu plus loin. Sur un napperon qu'elle sort de son sac, elle place de tout petits cubes de fromage et la très belle petite fille les grignote lentement en me regardant. Ses grands yeux bleus bordés de longs cils sont magnifiques. Elle a le regard pénétrant de l'innocence et de la confiance. Je lui souris, son visage s'éclaire et elle entreprend avec moi un dialogue à sa mesure. La maman, très fière de sa petite, me dit qu'elle est sa deuxième et que la grande soeur de trois ans est à la garderie. Nous échangeons agréablement quelques mots. Et puis, voici qu'arrive mon amie. Elle vient vers moi. Elle semble transie. Après notre accolade, elle dépose son manteau sur la chaise tout à côté et se dirige vers le comptoir pour commander son café. Et moi, je vais fermer ma plume, plier mon papier et les remiser dans mon sac. Notre journée ensemble va commencer.









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