Au bonheur du jour




Le mois d'août

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Aujourd'hui

lundi le 9 août

Depuis une heure ou deux qu'elles jouent en boucle, je crains d'avoir épuisé pour aujourd'hui tout le potentiel de charme des Études de Scriabine et peut-être devrai-je bientôt changer de musique... Je les voulais pour écrire mais, depuis quelques heures, je tourne en rond : un peu de poussière à faire disparaître ici, du linge à plier là, la chambre à ranger après le départ de ma fille venue quelques jours chez moi. Tout pour retarder le moment où je viendrai m'asseoir devant l'ordinateur pour recommencer à écrire. Ces airs de piano conviennent aussi tellement bien au vent chaud et au beau soleil de fin d'après-midi dont les rayons se posent sur les fruits des sorbiers de mon jardin qui rougissent déjà. Tout m'appellerait dehors... Pourtant, je sais que je veux écrire, ce rite me manque qui me force, en me faisant faire un arrêt dans le temps, à véritablement poser un regard sur moi, sur ma vie, sur ce et ceux qui m'entourent. Mon problème, c'est que depuis quelque temps j'ai lu, beaucoup trop lu, de très belles, touchantes et humaines choses dans des journaux intimes un peu partout sur le net, je suis redevenue lectrice, avide lectrice et j'ai douté. Je n'ai pas l'écriture facile et je suis lente. Plusieurs fois depuis juin, j'ai écrit des bouts d'entrées que j'ai ensuite systématiquement effacées. Il m'en reste cependant quelques bribes, et aussi des souvenirs. Je ne veux pas attendre, je ne veux pas rester dans le piège qui me retient depuis un bon moment déjà : aujourd'hui, il y a maintenant deux mois que je n'ai pas mis en ligne. Donc, sans pour autant ajuster les aspects techniques de mon site qui devront peut-être patienter encore quelques heures ou quelques jours, sans pour autant être satisfaite de ce qu'écris, dans quelques minutes donc, j'espère pouvoir... ;)

Il faut dire que j'ai eu du mal à me remettre du drôle de combat. Cette fois, comme je le craignais tant, c'est Goliath qui a gagné. J'y ai laissé quelques plumes et aussi une grosse partie de mon coeur. Mais de bien belles choses me sont aussi arrivées. Ainsi, quelques jours auparavant, pour la deuxième fois en quelques mois, j'avais eu le grand plaisir d'accueillir chez moi Cego, un ami diariste de France que j'aime bien, dont j'apprécie la personnalité, les qualités humaines et l'humour. J'ai notamment aimé lui faire revisiter la ville sous un jour plus clément que dans le froid novembre passé. Nous avons beaucoup échangé, écouté de la musique ensemble. Tout était simple et facile, puisque nous nous connaissions déjà et je le sentais à nouveau très à l'aise dans mon décor. J'ai regretté ne pas avoir pu l'accompagner dans la très grande ville, comme je l'avais fait en novembre, alors que j'avais pris plaisir à le présenter à ma fille avec qui nous avions d'ailleurs pris un repas. Mais, mes obligations me retenant ici, je n'ai pu assister à une rencontre où, comme en novembre dernier, d'autres diaristes s'étaient réunis autour de Cego. Ce sera pour une prochaine fois.

J'ai ensuite fait quelques séjours dans la très grande ville, j'y ai retrouvé ma fille, ma filleule, mon filleul adoptif et sa femme, des amis, j'y ai aussi déniché de petits trésors chez les bouquinistes. Moi qui avais pourtant fait un tri dans ma bibliothèque il y a quelques mois et m'étais forcée à donner des caisses de livres auxquels je n'étais pas particulièrement attachée et que je ne pensais plus relire, voilà que je recommence à engorger les rayons. C'est plus fort que moi, je ne puis résister. Je doute d'ailleurs d'avoir le temps de tout lire, mais enfin...

La période des perséides approche et déjà, la semaine dernière au chalet, j'ai pu admirer quelques étoiles filantes. Curieux été où parfois, d'une heure à l'autre, on passe brusquement du temps trop chaud et du chant des cigales au temps trop froid. Il arrive que, par grand soleil, il tonne très fort alors que le ciel est noir au loin. Presque jamais une journée sans ondée. Je n'ai jamais eu à arroser les corbeilles suspendues dans le jardin, la pluie s'en étant toujours chargée.

J'ai quelques problèmes avec des étourneaux, ces gros oiseaux noirs que je n'aime pas et dont je n'aime pas non plus le cri, qui s'en donnent à coeur joie dans les mangeoires. Ils sont grégaires, ils sont voraces, et ils me coûtent une petite fortune en nourriture quand ils arrivent en bande pour tout vider. J'ai souvent essayé de les faire fuir en les effarouchant, mais en vain, sitôt le dos tourné, ils revenaient. J'ai donc baissé les bras. Ils mangent la même nourriture que les merveilleux cardinaux rouges qui ont adopté mes mangoires depuis le début de juin et, si je les éloigne en les affamant, les cardinaux ne viendront pas non plus. Comment séparer le bon grain de l'ivraie? Alors je me résigne. Je rêve que les étourneaux partent passer l'hiver dans des contrées plus chaudes, sinon, c'est la ruine à brève échéance... ;)

Hier, au chalet d'un ami, sur le bord d'un lac, nous avons vu une famille de canards sauvages qui a passé de longs moments non loin de nous, tout près de la rive et avons aussi pu apercevoir quelques huards plus au large. Puis, le soir venu, nous avons eu le grand plaisir d'entendre très longuement le chant boulversant et nostalgique de ces huards qui se répondaient. C'était absolument magnifique, et j'en étais émue et très heureuse. Finalement, dans un tout autre ordre d'idées, je suis heureuse aussi d'une récente trouvaille. J'ai enfin réussi, après des mois de vaines tentatives et recherches, à me procurer un véritable carnet Moleskine. Et cela, dans une boutique où j'en ai si souvent demandé. Je rêvais d'en avoir un depuis très longtemps. Je l'emporte toujours avec moi, mais il est encore vierge... Qu'oserai-je y écrire ou y dessiner?... Et surtout, quand le ferai-je?... :-)

Bon, voilà qui est fait. Tout est pêle-mêle, mais la glace est enfin brisée!

"Dans ce nouveau cahier qui commence, qu'aurai-je à écrire? C'est la question que je me pose régulièrement chaque fois que je passe d'un cahier à l'autre, non sans appréhension, mais je me souviens qu'à dix-sept ans, en Italie, je me récitais tout seul les beaux vers grandiloquents de D'Annunzio : "Arme la proue et mets le cap sur le monde." Eh bien, d'accord. Et vive la journée qui commence !" (Julien Green)

dimanche le 22 août

Est-ce que je joue avec le temps ou est-ce le temps qui se joue de moi? Hier revient dans mon ici/maintenant et je revisite ma vie. J'ai vu se soulever la poussière que le temps avait laissé sur certains moments, sur certains souvenirs qui s'étaient estompés. Je suis à la fois spectatrice et actrice. Je ne suis pas jugée, je ne me juge pas non plus. Non, c'est plutôt comme si la vie me montrait le chemin parcouru, sans pour autant m'indiquer vers quoi il mènera ensuite. Si je vois l'effet du temps dans ma propre vie, je le perçois aussi dans d'autres vies qui me sont proches.

D'abord, la semaine dernière, mon amie d'enfance qui habite la très grande ville est venue passer trois jours. Depuis notre adolescence, il ne nous était jamais arrivé d'être ensemble autant d'heures de suite et c'est cette proximité et cette intimité qui nous ont permis de remonter ainsi dans le temps. Je l'ai entre autres amenée au chalet où, quand nous étions jeunes, elle avait souvent été l'invitée de ma famille pour de longs séjours et où elle n'était jamais revenue depuis. Oh, tellement de choses ont changé dans le décor et le paysage. D'abord le village s'est développé et son centre s'est déplacé, rendant presque déserte l'étroite artère autrefois bourdonnante d'activité, d'où les commerces devenus désuets ont maintenant disparu. Puis, les champs qui bordaient l'endroit précis où nous allions nous baigner dans la rivière ont complètement été envahis par une forêt maintenant traversée par un sentier cyclable, à un point tel que nous avons dû nous fier sur les maisons situées en face, sur l'autre rive, pour en reconnaître précisément le site. Et mon magnifique et si cher arbre qui a aussi disparu et vers lequel mon amie et moi aimions tellement nous diriger pour échanger nos confidences et mille et un petits secrets. Cet arbre m'était tellement important et j'en avais d'ailleurs parlé dans une des toutes premières entrées de ce journal, soit celle du 30 mai 2002. Et c'est en parcourant ces lieux précis de notre jeunesse que nous avons remonté le cours du temps en cet après-midi qui avait pris allure de pélerinage. Par moments, nous avons été émues, à d'autres nous avons ri de bon coeur, et j'ai senti que ces instants revêtaient autant d'importance pour elle qu'ils en avaient pour moi. Mais le paysage n'était pas le seul à avoir changé. Je nous regardais aussi, je voyais nos silhouettes qui se sont modifiées, le grain de notre peau qui n'a plus sa finesse et sa fraîcheur d'antan, nos mains qui ont aussi perdu leur jeunesse. Je regardais mon amie, je voyais aussi des pattes d'oie au coin de ses yeux. Mais ses yeux étaient plein de vie, d'expérience, son regard était doux, profond et attentif, son sourire si chaleureux. Avant, quand nous étions jeunes, elle était jolie, mais c'est vraiment là qu'elle m'est apparue belle.

Quelques jours plus tard, j'ai accompagné ma vieille dame à la mémoire défaillante. Il y avait quelque temps que je ne l'avais vue et j'ai été un peu paniquée de voir combien l'oubli avait depuis fait des gains sur sa mémoire immédiate. Je sens malheureusement se resserrer sur elle l'échéancier du moment où il faudra que ses proches prennent des décisions, quant à l'organisation de sa vie matérielle, et je sais qu'elle en est consciente et que cela l'affecte énormément. En l'espace de quelques minutes, j'ai dû lui répéter plusieurs fois l'endroit précis vers lequel nous nous dirigions pour faire une course avant d'effectuer une longue promenade, en automobile, dans la partie de la ville qu'elle a habitée durant sa jeunesse et où, à sa demande, je l'amène presque à chacune de nos sorties. Heureusement, les choses s'étaient un peu replacées quand ensuite nous sommes allées faire son épicerie de la semaine, alors que, si elle m'a semblé plus fatiguée puisqu'il était tard, elle était nettement plus pratique et en contrôle de la situation. Mais en définitive, pour elle, le temps s'embrouille et emmêle ses fils.

Hier, avec un groupe, nous fêtions un anniversaire significatif d'une amie. Le grand copain était au meilleur de sa forme mais quelque chose clochait. La magie de ce groupe n'a pas aussi bien joué que d'habitude. Est-ce que le temps aurait finalement estompé certaines de ces amitiés, ou celles-ci auraient-elles été diluées par l'addition d'autres personnes moins compatibles? Trois générations étaient présentes et, par moments, les écarts se faisaient sentir. Nous aurons l'occasion d'ici quelques mois de nous retrouver à nouveau ensemble et j'espère que l'atmosphère sera alors différente.

Aujourd'hui, j'ai passé plusieurs heures avec l'amie avec qui je discute souvent de politique. Nous avons d'abord brunché puis, comme nous aimons tellement le faire ensemble, nous sommes allées bouquiner. En toute fin d'après-midi, nous avons rejoint son mari de retour d'une longue randonnée en vélo. S'il faisait un peu frais, le temps était très beau, et ce fut vraiment agréable de prendre l'apéro sur leur terrasse. J'ai mangé chez eux et, à un moment donné, sans que je n'y sois pour rien, la conversation a bifurqué sur le temps qui passe. Ce couple est plus âgé que moi et je fus très surprise de voir combien ils avaient horreur du vieillissement et de ses effets sur le physique et leur presque révolte face à cette situation. Peut-être est-ce moi qui suis inconsciente, qui manque de réalisme ou qui ne suis pas suffisamment profonde, mais je n'arrive pas à être perturbée par cet inévitable puisque, justement, c'est inévitable et que, expression très clichée, la seule alternative au vieillissement est la mort à un jeune âge. Ils m'ont dit avoir été horrifiés de voir récemment des photos prises à l'occasion d'une réception à laquelle ils n'avaient pas pu assister, et qui regroupait des gens de leurs âges qu'ils avaient autrefois connus. Bon, je suis plus jeune qu'eux, mais pas tellement après tout. Peut-être changerai-je d'attitude un jour jusqu'au point de me laisser aussi gagner par une cette angoisse et cette révolte. De tout mon coeur je souhaite que ce ne soit pas le cas.

Pour le moment, je suis reconnaissante et je me réjouis de ma vie, avec ses hauts et ses "moins hauts"... ;) Ces moins hauts concernent surtout certaines de mes si chères procrastinations, mes manques d'organisation et de méthode (résolutions du Nouvel An non utilisées, année après année, et qui seront sûrement encore intactes en décembre prochain) qui sont mes hantises à moi. Merci à Rostropovitch et à l'Orchestre symphonique de Londres qui ont agrémenté ces moments passés, à une heure aussi incongrue, à mon ordinateur, avec les trois Concertos pour violoncelle et orchestre de Darius Milhaud, Arthur Honegger et Alun Hoddinott. Milhaud avait qualifié de nonchalant, grave et joyeux les trois mouvements du sien. C'est un peu moi ça... :-)







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