Textes de Marcel Navas, écrivain et critique d'art français.
Texte de Jean Dumont, écrivain et critique d'art du Québec.

LA POROSITÉ DE L'IMAGE

L'IDENTITÉ DE L'AUTEUR

ENTRE LE DÉBUT ET LA FIN

Une exploration inusitée et exclusive ...

CH2O se définit comme un manipulateur d'images et situe son travail en relation avec les autres formats d'arts, non seulement "au franges de la photographie, la peinture, la sculpture et l'estampe, mais aussi sur le territoire des systèmes informatique, copigraphique et vidéographique."

Il utilise des images pré-existantes "Ready-Made " extraites d'événements historiques, d'actualité et de la géologie. Il stratifie et "clone" des feuilletages génétiques et structurels à des feuilletages électroniques qui entretiennent et signalent des liens et des rapports analogues.

Il tente de déceler dans l'image à inventer des changements structurels qui se manifestent, des couleurs qui se dédoublent, qui se séparent de la matière et qui laissent une trace virtuelle métaphorique. Les oeuvres picturales réalisées électroniquement demeurent toujours dans un état modifiable selon le processus en court.

Les Immatérielles de CH2O
Extraits de Monique Brunet-Weinmann
Catalogue de l'exposition ROCHES FUYANTES au Canon Center de Paris, 1995

En apparence, l'oeuvre de Jacques Charbonneau se déploie selon deux voies, deux tentations qui s'entrelacent, dont l'alternance rythme la marche de sa création. L'une va dans le sens du témoignage idéologiquement engagé, interprétation nationaliste de l'histoire québécoise. Elle témoigne du travail de la mémoire toujours pétri d'oubli, de ses pertes, de ses trous, de l'oubli des oublis au pays dont la devise est " Je me souviens ".

Sens de l'histoire gauchi, corrodé par les crises, les conflits, les traumas collectifs, le Temps. En 1983, dans une série célèbre intitulée Anthropie Jacques Charbonneau a en quelque sorte portraituré le Temps lui-même, Kronos, dans la dégénérescence d'un visage effacé par son auto-fixation, la vision du passage du temps saisie dans son propre effacement.

La deuxième dimension de l''oeuvre est l'espace, les espaces urbains (comme dans La Place de la Mairie à Rennes), le fleuve Saint-Laurent, la Gaspésie, le ciel. Mais cette voie géographique est une pénétrante qui mène rapidement aux empreintes géologiques du temps dans la profondeur de l'espace. La géologie se révèle la meilleure métaphore de la création artistique de Jacques Charbonneau, de l'enchaînement infini de ses processus technologiques, dont l'oeuvre n'est jamais qu'une coupe (coupure et découpe) dans l'état présent.

Les pierres font leur apparition dans l'oeuvre avec Stratechniques en 1990 : plis, failles, strates, couches levées, fendues, éclatées, gravier et gravelles, en coupe statique, fixée et définie dans un état de la matière et de la durée. Avec la présente série, CH2O pénètre la nature de la matière. Les arrêts sur l'image fixent des images fuyantes, des bougés, des coulées en faux drippings. Le feuilletage figure concrètement dans l'objet esthétique : celui des films transparents de couleurs cyan, jaune, magenta qu'il superpose, chargés d'électricité statique.

Paradoxalement, au degré zérox de la peinture, on renoue avec la picturalité des images, au-delà de l'exploration des machines et des procédés techniques aujourd'hui maîtrisés. En jouant du hasard et de la nécessité des procédés électroniques, CH2O rencontre dans l'exploration de la lumière les images des peintres du Paysagiste abstrait, de l'Abstraction lyrique, de l'Expressionnisme abstrait des années cinquante. Mais malgré les réminiscences qui défilent, une différence irréductible demeure : la picturalité de la matière ici ne s'inscrit pas dans une matière picturale. Elle déjoue le matiérisme et la matérialité.

Le visionnaire non-conforme du copie-art.

C'est à Jacques Charbonneau, diplômé de l'UQAM en sculpture, artiste-installateur-électrographe, que l'on doit l'introduction du premier photocopieurr dans le réseau québécois des arts visuels. Charbonneau est aussi le fondateur de la galerie Motivation V (1979) où plusieurs artistes tels Marc Garneau, Joseph Marcil, Michel Saulnier, Marcel Saint-Pierre, Jean-Marie Martin, Pierre Leblanc, André Fournele et Éric Desprez ont exposé leurs travaux à l'époque où Motivation V était le tremplin vibrant de la relève à Montréal.

L.L.: D'où vient cet intérêt pour l'art technologique ?

Ch2o : "Lors d'un voyage à New-York en 1978 pour mon exposition à la Westbroadway galery, c'est par hasard dans une boutique de Soho que j'ai été fasciné de voir un artiste manipuler un photocopieur de manière créative.

L.L. : Reste la question du marché. Y en a-t-il un pour les arts technologiques ? Trouve-t-on des collectionneurs ?

Ch2o : Ce marché est à faire, bien que les oeuvres électrographiques soient réalisées sur du papier sans acide, et qu'une étude prouve la permanence et la résistance de ce pigment." Doucement les collectionneurs apprivoisent ces lieux "hors circuit", car c'est souvent là que l'on retrouve des artistes dont la recherche fera le marché de demain.
Léocadia Lachance, Revue Parcours Arts Visuels, 1992

" ... La démarche de Charbonneau pourrait être qualifiée d'anthropique. En effet, cet artiste s'intéresse à la double dimension anthropique et entropique du médium. Ainsi, il utilise le terme de " dégénérescence " de l'original suite à l'exposition successive de "générations " de copies de celui-ci. CH2O utilise la photocopie un peu comme une radiographie qui irait progressivement rechercher l'essentiel. Cette sorte d'A la recherche du temps perdu peut sembler d'une nostalgie désuète, mais elle recèle un discours explosif, typique chez ces artistes, sur la notion d'authenticité : l'originalité réside moins dans " l'original " que dans les transformations successives qu'il subit, autrement dit dans les copies ! Ces propos rappellent ceux de Walter Benjamin : " Avec le XXe siècle, les techniques de reproduction ont atteint à un tel niveau qu'elles vont être en mesure (...) de s'imposer d'elles-mêmes comme formes originales d'art"..."
( l'homme, le langage et la culture )
Michel Legault, écrit à Longueil, 17 mars 1986

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